Le Saudi Tour, entre suprématie politique et vitrine touristique

La deuxième édition du Saudi Tour s’élance mardi 1er février avec un plateau regroupant des coureurs de renom, mais avec en toile de fond deux objectifs géopolitiques : une compétition pour la suprématie régionale, et la valorisation des paysages saoudiens dans un contexte de diversification de l’économie.

En rachetant fin 2021 le club anglais de football de Newcastle, l’Arabie Saoudite est entrée un peu plus dans la compétition géopolitique du soft power. Sur ce terrain, l’Etat monarchique retrouve ses deux principaux rivaux, le Qatar (propriétaire du Paris Saint-Germain depuis 2011) et les Emirats Arabes Unis (précurseurs avec l’achat de Manchester City en 2008). « Il s’agit d’une compétition symbolique très importante pour ces trois puissances du Golfe, qui veulent avoir, via le sport, la plus grande communication dans le monde », analyse Mustapha Tossa, journaliste politologue spécialiste du Moyen-Orient. Une compétition qui se poursuit dans la sphère cycliste cette semaine avec le départ de la 2e édition du Saudi Tour (1er au 5 février), épreuve classée 2.1 au calendrier UCI et véritable rampe de lancement pour certains des meilleurs sprinteurs du monde. Mais aussi formidable vitrine pour Ryad, qui verra ses paysages exposés à des millions de téléspectateurs dans le monde entier.


Rattraper le retard face au Qatar et aux EAU


Une aubaine dans ce contexte de soft power sportif auquel s’adonnent les trois protagonistes du Golfe. Le Qatar fut le premier à réellement dégainer, en obtenant l’organisation des Mondiaux de cyclisme en 2016. Mais les Emirats Arabes Unis (EAU) ont ensuite pris les devants, à la fois avec le sponsoring de l’ancienne formation italienne Lampre, devenue en 2017 UAE Team Emirates, puis l’organisation de la course cycliste UAE Tour (fusion du Tour d’Abou Dabi et du Dubaï Tour). Devenue course du circuit World Tour en 2019, elle compte dans ses participants le meilleur coureur du moment, le Slovène Tadej Pogacar, vainqueur en 2021.

L’Arabie Saoudite, 19e PIB mondial, organise son Tour national pour la 2e fois seulement après 2020. Un retard certain par rapport à ses concurrents. « L’Arabie Saoudite se veut être le leader naturel du Golfe, car plus ancien des pays, plus important et l’interface du monde sunnite avec les lieux saints principaux des sunnites », explique Quentin Müller, journaliste spécialisé sur le Moyen-Orient. Plus ancien mais surtout plus grand pays avec une superficie de plus de 2,1 millions de km², soit 180 fois celle du Qatar. Mais la prise de pouvoir du micro-Etat fut spectaculaire. « Riche grâce à son gaz, le Qatar a eu une politique étrangère extrêmement ambitieuse (PSG, BeIn Sport, coupe du monde de football 2022) et a soutenu certains mouvements contestataires (frères musulmans) lors des printemps arabes et a permis à ses journalistes via al-Jazeera de dénoncer la répression de ces Etats autoritaires parfois soutenus par ses rivaux du Golfe », poursuit le journaliste. De quoi entraîner, en 2017, un blocus d’une rare fermeté du Qatar par tous ses voisins, emmenés par l’Arabie Saoudite et les EAU. « L’impact social a été immense, car de nombreuses familles sont réparties dans ces pays », abonde Müller. « Ainsi, des enterrements ont été loupés, certaines familles devaient se retrouver dans un pays neutre (Oman, Koweit), des entreprises ont coulé, d’autres se sont endettées, les routes d’approvisionnement en nourriture, en transports aériens et maritimes ont totalement changé ».


Vision 2030 et vitrine touristique


Un blocus officiellement levé le 5 janvier 2021, après l’implication de différentes puissances mondiales comme les Etats-Unis. Une petite défaite pour l’Arabie Saoudite, mais le regard est tourné vers d’autres priorités. En 2016, le gouvernement saoudien a lancé le plan de développement à grande échelle « Vision 2030 ». L’objectif est de faire sortir le pays de sa rente pétrolière, qui représente alors 90% des recettes publiques, en diversifiant son économie autour de trois principaux secteurs : le tourisme, la finance et l’immobilier. Les énergies renouvelables sont également évoquées. Mais c’est ici le premier point qui nous intéresse : avec 20 millions de touristes en 2019, Ryad compte bien quintupler ce chiffre pour atteindre 100 millions en 2030. Un objectif ambitieux que le Saudi Tour doit servir.


Le site classé d'AlUla. Crédit : AFALULA

« Le rapport prix/exposition du cyclisme est imbattable. Il permet au public auquel on s’adresse de placer un pays, une région voire une ville sur la carte. C’est une base très intéressante pour mettre en place une stratégie de Nation branding », nous expliquait, en février dernier, Jean-Christophe Gallien, chroniqueur, professeur associé à l’Université de Paris 1 La Sorbonne et directeur de Zenon7 Public Affairs, cabinet de conseil en Affaires Européennes et Diplomatie Economique. Une stratégie de nation branding axée autour de la mise en avant de ses nombreux sites touristiques : la Mosquée de la Mecque, mais aussi plusieurs sites classés au patrimoine mondial de l’Unesco, comme la cité d’Hégra ou le site d’AlUla, point d’ancrage du Saudi Tour 2022. Avec une arrivée en altitude (après une ascension de 4 kilomètres, dont 1,5 km à 22%) au Skyviews de Harrat Uwaryid lors de la 4e étape, et une ultime boucle autour de cette Oasis lors de la 5e étape, le spectacle sera sans contestation au rendez-vous. Ryad a d’ailleurs confié, en 2018, le développement de ce site somptueux à la France. Rien de surprenant alors à ce que le Saudi Tour, organisé par ASO, ne le mette en valeur. Une preuve encore, s’il en fallait une, que la géopolitique est bien ancrée dans le calendrier cycliste.

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