Ion Izagirre (Cofidis) : « On mesure tout aujourd'hui, mais ce n'est pas ma manière de fonctionner »
- Romain Bougourd

- il y a 4 jours
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A 37 ans, Ion Izagirre s'apprête à disputer son 12e et dernier Tour de France. En grande forme cette saison avec deux top 10 au général de Paris-Nice et du Tour du Pays basque, le Basque est encore un grand pourvoyeur de points UCI pour sa formation (plus de 1 200). Avant sa dernière Grande Boucle, il est revenu sur sa carrière, sa longévité, et l'évolution du cyclisme depuis plusieurs années.

C'est un coureur discret, pourtant son palmarès plaide pour lui. Vainqueur d'étape sur les trois Grands Tours, du général du Tour du pays basque ou du Tour de Pologne, Ion Izagirre (Cofidis) s'est forgé une carrière pleine de hauts faits. Passé par 6 formations, la plupart en World Tour, il s'apprête à clore sa longue carrière chez Cofidis, qu'il a rejoint en 2022. Il évoque pour Vélofuté son évolution, son ressenti, et revient sur sa carrière. Entretien, dans un très bon français au joli accent basque.
À quelques semaines du Tour de France, comment te sens-tu ? Les jambes, la tête, la condition : où en es-tu ?
Je me sens bien. Avec l’équipe, on sort d’un gros bloc de travail, notamment en stage, et les sensations sont bonnes depuis le début de la saison. La condition est là, mais il faut toujours rester prudent : dans le cyclisme, tu ne sais vraiment où tu en es que lorsque tu remets un dossard.
Il reste encore quelques rendez-vous avant le Tour. Ce seront de bons tests pour voir si les jambes répondent comme prévu.
Tu as 37 ans, beaucoup de saisons derrière toi, et pourtant tu continues à signer de très bons résultats. Quel est ton secret ?
Il n’y a pas de secret unique. Cette année, les choses se sont bien enchaînées dès l’hiver. J’ai pu travailler correctement, sans maladie, sans coupure importante, sans problème physique. Pour moi, c’est fondamental : la continuité dans l’entraînement fait souvent la différence.
Le résultat d’une saison ne dépend jamais d’un seul facteur. Il y a le physique, bien sûr, mais aussi la condition du moment, la fraîcheur mentale, la confiance, l’équipe, les circonstances de course. Le cyclisme n’est pas mathématique. Quand tout s’aligne, tu peux montrer ton vrai niveau. Cette saison, c’est ce qui s’est passé plus souvent, et c’est évidemment très satisfaisant.
"Être leader, c’est une responsabilité. Cela peut être positif, mais cela ajoute aussi de la pression. Ce qui m’intéresse surtout, c’est d’être utile à l’équipe et de montrer ce que je peux encore apporter"
L’an dernier, la saison avait été beaucoup plus compliquée. Cette année, on voit un net changement. Qu’est-ce qui explique ce rebond ?
De mon côté, j’ai changé ma manière de gérer l’intersaison. Les années précédentes, j’avais parfois enchaîné très vite, avec peu de repos réel. Quand tu reprends trop tôt, surtout après une saison déjà longue, le corps et la tête ne récupèrent pas complètement. L’an passé par exemple, j’avais fait les courses en Australie, et ça ne m’avait pas vraiment réussi.
Cette fois, j’ai fait les choses différemment. Après la saison, j’ai vraiment coupé. Je suis resté chez moi, j’ai passé du temps avec ma famille, j’ai pris quelques semaines sans pression, sans objectif immédiat. Ce genre de pause compte beaucoup. Je pense que cette récupération a été l’une des clés. Elle m’a permis de repartir sur de meilleures bases, avec une préparation plus propre et plus régulière.
Les changements au sein de l'équipe Cofidis
Au sein de l’équipe, est-ce que le changement de management ou de méthode a aussi eu un impact concret ?
Oui, il y a eu des changements. Pas seulement dans le management visible, mais aussi dans la manière de travailler au quotidien : le staff, les médecins, les entraîneurs, les responsables de la performance, les choix de matériel. Aujourd’hui, le haut niveau se joue sur une addition de détails. La position sur le vélo, les pneus, les tests aérodynamiques, la nutrition, la récupération, le calendrier, les stages : chaque point peut rapporter un petit pourcentage. Pris séparément, cela peut sembler peu. Mais sur une saison entière, la somme devient importante.
Pour moi, le plus positif, c’est d’avoir senti une organisation plus claire et plus adaptée. Moins de dispersion, plus de précision dans la préparation, davantage d’attention aux détails importants. Cela aide un coureur à retrouver de la confiance.
On t’a vu très performant sur les courses importantes de début de saison. Qu’est-ce que cela t’a apporté ?
Cela m’a confirmé que la condition était bonne. Quand tu fais de bons résultats tôt dans la saison, tu valides le travail de l’hiver. C’est important pour la confiance, parce que tu sais que ce que tu as fait fonctionne.
J’ai aussi été heureux de pouvoir être compétitif sur des courses qui comptent pour moi, comme le Tour d’Andalousie ou le tour du Pays basque (4e du général). Certaines épreuves, notamment proches de chez moi ou liées à mon parcours, ont une dimension particulière. Quand tu peux y être devant, c’est toujours spécial. Après une saison plus difficile, retrouver ce niveau fait du bien. Tu te rappelles que tu es encore capable d’être acteur, pas seulement présent dans le peloton.
À 37 ans, tu es encore un leader d’équipe et tu rapportes beaucoup de points UCI. Est-ce une place que tu recherches ?
Je ne raisonne pas seulement en termes de statut. Être leader, c’est une responsabilité. Cela peut être positif, mais cela ajoute aussi de la pression. Ce qui m’intéresse surtout, c’est d’être utile à l’équipe et de montrer ce que je peux encore apporter. Avec l’âge, l’expérience devient une force. Tu connais mieux les courses, les moments clés, la manière de gérer une journée difficile, l’importance du placement, la façon d’aider les plus jeunes. Dans le cyclisme actuel, où beaucoup de coureurs arrivent très tôt au plus haut niveau, cette expérience reste importante.
Les points UCI sont devenus essentiels pour les équipes, donc quand tu peux en rapporter, c’est évidemment précieux. Mais pour moi, cela vient avec la performance. Je ne cours pas uniquement pour les points : je cours pour être compétitif, pour aider l’équipe et pour faire les choses correctement.
Ses révélations sur l'évolution du cyclisme
Le cyclisme a énormément changé depuis quelques années, notamment depuis le Covid. Comment as-tu vécu cette évolution ?
Le cyclisme change chaque année. Depuis que j’ai commencé chez les professionnels, beaucoup de choses ont évolué : les méthodes d’entraînement, la nutrition, la récupération, la technologie, l’analyse des données, le matériel. Mais ces dernières années, tout s’est encore accéléré.
Aujourd’hui, les jeunes arrivent avec une préparation énorme. Certains passent professionnels très tôt et ont déjà un niveau incroyable. Ce ne sont pas seulement des coureurs prometteurs : ils arrivent parfois déjà capables de gagner ou de jouer les premiers rôles. Cela change l’équilibre du peloton.
Pour un coureur de ma génération, il faut s’adapter sans perdre son identité. Tu dois accepter que le métier évolue, mais aussi connaître ce qui fonctionne pour toi. À mon âge, je ne peux pas copier exactement la manière de vivre ou de s’entraîner d’un coureur de vingt ans. Je dois trouver le bon équilibre.
"Aujourd’hui j’ai cette liberté, en partie parce que j’ai l’expérience et parce que les résultats montrent que mon approche peut fonctionner. Quand tu es plus jeune, c’est plus difficile de dire non"
On parle beaucoup de nutrition, de données, d’applications, de calcul permanent. Est-ce un monde dans lequel tu te reconnais ?
Je comprends que tout cela soit important. Aujourd’hui, on mesure les watts, les calories, les glucides, les kilomètres, le sommeil, la récupération. On suit tout avec des applications et des outils. Chaque détail peut compter, surtout au plus haut niveau.
Mais je dois être honnête : ce n’est pas toujours ma manière naturelle de fonctionner. Passer son temps avec le téléphone à table pour calculer chaque apport, tout enregistrer, tout analyser, ce n’est pas pour moi. Je respecte cette approche, parce qu’elle a son utilité, mais je crois aussi aux fondamentaux.
Bien manger, éviter les excès, dormir suffisamment, récupérer, être sérieux dans les entraînements, rester concentré : ce sont des choses simples, mais elles restent essentielles. Pour moi, la discipline ne passe pas uniquement par une application. Elle passe aussi par l’expérience et par la connaissance de son propre corps.
Est-ce que tu as la liberté de dire non à certaines méthodes très modernes ?
Oui, aujourd’hui j’ai cette liberté, en partie parce que j’ai l’expérience et parce que les résultats montrent que mon approche peut fonctionner. Quand tu es plus jeune, c’est plus difficile de dire non. Tu dois prouver, tu dois montrer que tu es professionnel, tu veux aussi saisir toutes les opportunités proposées par l’équipe. Avec le temps, tu apprends à distinguer ce qui t’aide vraiment de ce qui peut devenir une contrainte inutile. Je ne refuse pas la modernité.
La rigueur peut aussi être dans les petites décisions du quotidien : ne pas prendre de dessert, manger correctement, aller se coucher tôt, rester au calme pour récupérer, respecter les temps de repos. Tout cela paraît moins spectaculaire que les données ou les outils, mais c’est très concret.
Tu as trois filles. Est-ce que la famille est une force ou parfois une fragilité dans ta carrière ?
Pour moi, c’est une force. Certaines personnes pensent qu’un coureur devient forcément plus prudent lorsqu’il a des enfants, qu’il freine davantage parce qu’il pense à sa famille. Je ne le vois pas comme ça.
Si je prends parfois moins de risques qu’avant, c’est surtout parce que je connais les conséquences d’une chute. J’ai chuté dans des sprints, dans des descentes, sous la pluie, dans des virages. Avec l’expérience, tu sais ce que cela peut coûter. Ce n’est pas la peur liée à la famille : c’est la connaissance du métier.
En revanche, il est vrai que la famille rend les absences plus difficiles. Les années passent, les enfants grandissent, et tu te rends compte de tout le temps que tu passes loin de la maison : les courses, les stages, les entraînements, les déplacements. À un moment, cela pèse davantage.
La retraite en fin de saison : les explications de Ion Izagirre (Cofidis)
Est-ce que cette difficulté à être loin de chez toi explique aussi ta décision d’arrêter en fin de saison ?
Oui, cela compte. Le corps peut encore répondre, la tête aussi par moments, mais la vie de coureur professionnel demande énormément de sacrifices. Quand tu as une famille, ces sacrifices deviennent plus visibles.
Il faut partir souvent, rester longtemps loin de chez soi, enchaîner les hôtels, les avions, les bus, les stages. Quand tu es jeune, tu l’acceptes différemment. Avec le temps, tu réfléchis davantage à ce que tu veux vivre en dehors du vélo. C’est pour cela que j’ai pris ma décision. Cette saison sera ma dernière. C’est une décision réfléchie, pas seulement dictée par la fatigue ou par les résultats.
Quand tu regardes l’ensemble de ta carrière, de quoi es-tu le plus fier ?
Je suis fier d’avoir toujours essayé de donner le maximum. Je ne dis pas que j’ai eu la plus grande carrière du peloton, ni que j’ai gagné tout ce que j’aurais voulu gagner. Mais chaque année, j’ai essayé d’être le meilleur coureur possible avec ce que j’avais.
Je suis aussi fier de ma constance. Dans toutes les équipes où je suis passé, j’ai voulu montrer une bonne image : celle d’un coureur sérieux, professionnel, respectueux du collectif. Les victoires comptent, bien sûr, mais les relations humaines comptent aussi.
J’ai connu beaucoup de coéquipiers, beaucoup de membres de staff, beaucoup de personnes différentes. Pouvoir garder de bonnes relations et sentir que les gens te respectent, c’est quelque chose d’important quand tu arrives à la fin d’une carrière.
Est-ce qu’il te manque quelque chose ? Une victoire, une course, un accomplissement que tu aurais aimé ajouter à ton palmarès ?
Dans une carrière, tu peux toujours vouloir plus. Un coureur veut toujours gagner davantage, avoir plus de victoires, plus de grands moments. C’est normal. Mais je ne veux pas regarder mon parcours seulement avec ce qui manque.
J’ai fait ce que j’ai pu, avec sincérité et avec ambition. J’ai connu de belles victoires, de grandes équipes, des moments difficiles aussi. Tout cela fait partie d’une carrière. Ce que je retiens surtout, c’est que j’ai essayé de rester fidèle à moi-même. Jusqu’au bout, j’ai voulu montrer ma condition, mon identité de coureur et mon respect du métier.




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