Interview de Guillaume Di Grazia

Dans le cadre de notre nouvelle rubrique « Les Voix du cyclisme », nous nous intéressons aux voix les plus marquantes et les plus iconiques du cyclisme actuel. Notre première voix est Guillaume Di Grazia, 48 ans et le commentateur n°1 du vélo sur Eurosport, où il est arrivé il y a près de vingt-cinq ans désormais. Il nous raconte sa vie de commentateur, un métier qu’il n’a jamais considéré comme tel, et sa façon d’aborder les courses.


Comment en êtes-vous venu au métier de commentateur sportif ?

Guillaume Di Grazia : "Quand j’étais petit, je voyais les commentateurs sportifs à la télévision et je me disais : ‘Ils sont payés pour faire ce que je voudrais faire gratuit !’ Donc je me suis dit ‘Pourquoi ne pas essayer de faire ça, de faire ce que tu aimes par-dessus tout ?’ Je ne pensais pas qu’on faisait un métier, c’était plus une passion. Encore aujourd’hui, je ne dis jamais à ma mère que je travaille, parce que j’ai honte. Ma mère est fonctionnaire et moi j’ai honte de faire ça depuis 25 ans… Je le prends vraiment comme un privilège.


Quelles sont les voix de la télévision qui vous ont inspiré et poussé dans cette voie ?

G. Di Grazia : Je suis des années 80 donc Robert Chapatte, Thierry Roland ce sont mes premières « voix » mais d’autres personnes ont été importantes pour moi. Je pense à Michel Denisot dans sa façon de proposer de nouveaux concepts de télévision, mais aussi Roger Zabel, qui m’a montré qu’il fallait être soi-même et ne pas jouer un rôle. C’est quelque chose qu’il faisait très bien à l’antenne et qui m’a toujours marqué : je ne voyais pas de différence entre celui que je voyais à l’antenne et celui avec qui je parlais 5 minutes avant. Il y a aussi Patrick Chêne, Roger Couderc en rugby, Thierry Roland... Ce sont ces voix-là qui m’ont bercé. C’étaient des pionniers de la télévision.


Mais depuis leur époque, beaucoup de choses ont changé. Le métier est-il encore le même ?

G. Di Grazia : Sur le fond, ça ne change pas, c’est avant tout une narration et une passion. Il faut faire attention à ce que la passion ne se transforme pas en fanatisme mais, à la base, c’est ça un commentateur. Ce qui a changé, ce sont les sources d’informations accessibles au grand public. Aujourd’hui, la personne qui est devant la télévision avec des ordinateurs à côté de lui a peut-être plus d’informations que moi en cabine ! Ce n’était pas le cas à l’époque des pionniers. A la fin des années 1960, les gens ne connaissait le Tour de France qu’à travers les récits de l’Auto et de l’Equipe. Ils ne voyaient pas les coureurs ou alors il fallait vivre la course sur place. Mais les gens venaient regarder la télé pour voir le résumé du Tour de France et les images de l’étape de la veille qui étaient remontées sur Paris en moto ou en voiture. C’est le Tour qui a fixé la date du journal à 20h parce que les gens avaient une envie folle de découvrir les images. Entre 1967, où tu pouvais passer les images presque 28 heures après l’étape, et aujourd’hui, la différence est énorme.


Et l’avènement des réseaux sociaux accentue encore cette tendance…

G. Di Grazia : Exactement. Quand je suis arrivé à Eurosport, on allait chercher les informations sur le télétexte de l’AFP et j’avais l’impression d’avoir un trésor avec moi… Aujourd’hui, je ne sais même pas si l’AFP existe encore dans les rédactions. Tous les coureurs, toutes les équipes sont sur Twitter et quand tu commentes, s’il y a une chute, le premier réflexe c’est d’aller sur Twitter. Les choses ont complètement changé. Il y avait beaucoup moins d’accès à l’information, ne serait-ce qu’il y a dix-quinze ans. Tout a changé et de manière exponentielle.


Comment se démarquer alors en tant que commentateur, pour avoir des informations inédites ?

G. Di Grazia : Moi par exemple, je ne lis jamais L’Equipe avant une course que je commente, pour ne pas être influencé. Je préfère aller chercher moi-même les informations, les petites histoires… Par exemple sur la 2e étape du Tour de Romandie (mercredi 27 avril), j'ai eu Philippe Maudit (Directeur sportif de la Groupama-FDJ) au téléphone, j'ai eu Cyril Dessel (DS AG2R Citroen) et, ça, ce sont des infos qui ne sont pas dans L'Equipe et qui ne sont peut-être même pas encore sur les réseaux sociaux. Les meilleures informations, on les a encore comme ça : en allant à la source. Même si la pandémie a changé aussi les habitudes. Les cyclistes restent encore, je trouve, très accessibles mais toutes les mises en place de barrières, toutes les mesures de protection ont écarté le journaliste du cycliste. On a moins de contacts physiques. A la place, on multiplie les coups de fil.


Une des évolutions aussi du métier de commentateur, ce sont les étapes qui passent désormais en intégralité parfois, à l’image du Giro. Comment vous préparez-vous pour ces parfois 7 heures d’antenne sans coupure ?

G. Di Grazia : Il n'y a pas de préparation spéciale. Je n'aime pas être trop préparé car on en oublie les automatismes. Là, on se met aussi un peu plus en danger et j'aime bien ça. Comme les coureurs en fait. Mais les étapes en intégralité, je trouve ça en fait plus facile à commenter, ça nous laisse le temps de poser les choses. Quand tu lives 2h de course, tu as le résumé de toute ce qui n’est pas passé à l’antenne et, ensuite, tu es déjà dans le final. Tu n’as pas le ventre ou de l’étape. C’est sûr que c’est plus facile de commenter en intégralité un Paris-Roubaix qu’une étape de transition qui se termine au sprint sur le Giro mais c’est un autre type de commentaire. On va pouvoir être en interaction avec le téléspectateur, aller chercher les petites histoires et, surtout, plus se servir des consultants.


Vos consultants justement : ils sont nombreux, de plus en plus même, et sont parfois même deux ou trois à vos côtés. Comment jonglez-vous entre eux ?

G. Di Grazia : Un Jacky Durand n'a pas les mêmes qualités qu’un David Moncoutié ou qu’un Steve Chainel donc j'essaie de m'adapter à leurs caractères. Je connais les qualités et les défauts de chacun, leurs points forts et leurs points faibles, donc je vais aller chercher les personnes sur leurs points forts. Par exemple, Steve est un gouailleur, c'est quelqu'un qui parle assez facilement, assez naturellement. Si, à un moment donné, il y a un petit trou dans une étape, c'est Steve que je vais aller chercher. Il a un côté « Entertainement », il va pouvoir me créer quelque chose. Si je veux quelque chose d'un peu plus précis, une analyse lorsque la route va s’élever, c'est David que j’irais voir. Je les connais. Je sais la sensibilité profonde de chacun et je sais ce qui les fait réagir. En fonction de ça, je vais pouvoir chercher l’un ou l'autre et je m'adapte en fonction de ce que la course me propose. On a la chance de travailler depuis longtemps ensemble, on connait les contraintes techniques. Si, à un moment donné, il me manque quelque chose et qu’il faut que j'aille le chercher, immédiatement ils vont se mettre en avant et c'est moi qui vais prendre la roue. Ils savent tenir l'antenne. On a une vraie conscience en tout cas tous les quatre avec Jacky, Steve et David parce que ça fait plusieurs années qu'on tourne ensemble.


C’est donc un vrai travail d’adaptation. Quitte à se mettre en retrait pour laisser briller ses consultants ?

G. Di Grazia : Souvent quand je commente, je joue aux cons. Je fais exprès parfois de poser des questions bêtes, des questions auxquelles je sais que je vais avoir une réponse, mais je me dois de la poser pour susciter une réaction derrière moi. Si j'enfonce des portes ouvertes, je n’aurais rien derrière. Il faut parfois que j'aille à contresens pour avoir une réaction. Si c'est pour leur dire « ça, ça et ça » et qu’ils me disant “oui tu as raison”, ça n'a aucun intérêt. Avec Jacky, on a ce petit jeu-là. Parfois même, on tire au sort ! « Toi tu vas être pour et moi je vais être contre » et inversement le lendemain. Et en plateau, c’est pareil. Mais c’est parce qu'on se connaît et qu'on a confiance.


Avec le Tour d’Italie, c’est le premier Grand Tour de la saison qui démarre. Avec cette récurrence et cette longueur de trois semaines, te prépares-tu différemment pour un Grand Tour ?

G. Di Grazia : J’ai un petit truc un peu débile : je fais ma préparation physique. J'aime bien être affûté physiquement avant chaque Grand Tour. Bien sûr, je ne fais pas 10 km mais c’est trois séances de sport avec du cardio à fond à pendant un mois. C'est un peu débile mais c'est quelque chose qui m’aide. Je me mets en condition parce que je sais que je pars pour quelque chose d’exceptionnel.


Et le commentaire en lui-même ? Est-il différent entre un Grand Tour et une course d’un jour ?

G. Di Grazia : Sur Eurosport, je pense qu’on a le même public peu importe la course. On a un public d’enragés du vélo qui aime le vélo au-delà du Tour de France et qui regarde toutes les courses. C'est le même sur Paris Roubaix et sur le Giro. Celui qui s'est abonné pour voir du vélo regarde tout le vélo. Si, demain, je devais commenter pour le service public alors là, oui, je devrais adapter mon commentaire, je me devrais de plus vulgariser, d'être plus dans l'explication. Mais ce n'est pas le cas. Les connaissances de base des téléspectateurs d'Eurosport sont supérieures à celle du grand public du Tour de France. On se permet des écarts et des digressions de langage qu’on ne se permettrait pas sur le service public. C'est normal ! Ma mère la première, elle va regarder le Tour de France pour les paysages. Je ne suis pas sûr que, sur Eurosport, les gens ça les intéresse si je parle du paysage… Ils préfèrent les petites histoires, les anecdotes.


Es-tu plus Grand Tour ou Monument ? Que préfères-tu commenter ?

G. Di Grazia : Commenter un Grand Tour reste exceptionnel parce qu'il y a cette distance, cette récurrence… La plupart du temps, quand tu conclues une course, c'est terminé. Même sur un Monument. Il y a beaucoup de l'intensité mais, à la fin, c'est fini. Sur un Grand Tour, c’est différent, il y a cette histoire de récurrence, ce droit de suite que l’on ne retrouve pas ailleurs. On a des histoires qui se créent sur 3 semaines, des choses qui se mettent en perspective, des bonnes comme des mauvaises surprises. C'est tellement riche que je trouve ça presque plus facile de commenter une course par étapes. Au fond, commenter un Grand Tour, c’est comme un conte de fée : au début il y a « il était une fois » et à la fin il y a « et ils ont eu beaucoup d'enfants ».


Retrouvez la première partie de notre interview ici


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