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Ralph Denk, DS de Bora : « Pourquoi pas un budget cap ? »

Directeur de Bora-Hansgrohe, Ralph Denk a construit une structure solide et compétitive, en bon entrepreneur allemand. Après la victoire de son équipe sur le Giro 2022, l'ancien coureur a de grandes ambitions et plaide pour un cyclisme équitable et plus régulé. Entretien.

Bora-Hansgrohe ressemble vraiment à une entreprise familiale allemande classique : actionnariat familial, identité germanophone, sponsors de l’industrie allemande, entreprise à taille humaine. Êtes-vous d’accord avec cette image ?

C’est parfaitement vrai. Je suis propriétaire unique de la société et nos sponsors n’ont aucune part dans l’actionnariat, comme c’est le cas pour d’autres équipes. Ma mère travaille à la comptabilité, mon père comme mécanicien et ma sœur au marketing, donc nous sommes bien une entreprise familiale. Nous sommes très fiers d’être soutenus par des sponsors allemands qui investissent dans le cyclisme, non pas pour l’image, mais pour vendre plus de produits. Ce n’est en aucun cas du green washing, c’est vraiment pour eux une stratégie commerciale, et nous sommes fiers de ça.


Bora est sponsor depuis 2012, Hansgrohe depuis 2017. Voyez-vous l’avenir encore avec ces deux entreprises ?

Actuellement, Bora et Hansgrohe sont liés avec nous jusqu’à fin 2024. Nous avons déjà quelques discussions et une prolongation semble sur la bonne voie. Je suis assez optimiste. Nous échangeons régulièrement et ils nous informent de leurs objectifs dans le sponsoring sportif. Ils sont très satisfaits de notre partenariat et il y a de grandes chances qu’ils poursuivent leurs engagements avec nous.


Vous êtes très concentré sur une identité germanophone, avec des sponsors principalement allemands ou autrichiens. Est-ce quelque chose d’important pour vous ?

Nous ne recherchons pas obligatoirement des partenaires germanophones. Disons que nous voulons privilégier une identité germanophone, sans être fermé. Si l’on regarde notre effectif, c’est très international, avec quatorze nationalités différentes. Notre fournisseur de vélos est américain, Specialized, et nous sommes très fiers de travailler avec eux.


Fin 2021, Peter Sagan a quitté l’équipe. Vous avez recruté, à la place, plusieurs grands noms comme Vlasov, Higuita, Hindley et Bennett. Nous l’avons analysé comme un changement de stratégie, des classiques vers les courses par étapes, et surtout les Grands Tours. Est-ce une décision réellement souhaitée ?

Après de longues discussions avec Peter, nous avons décidé de nous séparer. C’était une décision commune du coureur et de l’équipe. Cela a libéré un important budget et nous voulions investir en élargissant notre effectif, en recrutant plusieurs coureurs plutôt qu’un seul. C’était également un choix mûrement réfléchi : en discutant avec nos sponsors, nous savons que médiatiquement, le retour sur investissement des Grands Tours est bien plus important que celui des Classiques. Cette exposition médiatique est encore plus importante lorsque vous jouez les premiers rôles sur les Grands Tours. On l’a vu en 2022, en remportant le Giro avec Jay Hindley, en termes d’audience, c’était bien supérieur à une victoire sur Paris-Roubaix.


C’était donc avant tout une décision financière, en discussion avec les sponsors, plutôt qu’un choix purement sportif ?

Le cyclisme repose sur un modèle financier très dépendant des sponsors. C’est complètement différent du football, où les sponsors représentent 20-25% des revenus des plus grands clubs. La structure de revenus est très différente et les sponsors ont un droit de parole très limité dans les décisions des clubs. En cyclisme, si on veut satisfaire nos sponsors sur le long terme, et les fidéliser, on se doit de les impliquer dans les décisions importantes de l’équipe. Cela ne veut pas dire que chez nous, les sponsors décident. Non, nous décidons, mais cela fonctionne mieux si l’on valide ces décisions stratégiques avec eux. Car sans sponsor, le cyclisme professionnel n’existe plus. Nous ne recevons pas de droits télévisuels, pas de revenus de billetterie, donc les sponsors ont plus de poids dans les décisions que dans les autres sports.


Remporter le Giro dès 2022 est un succès très rapide par rapport à votre changement de stratégie. Attendez-vous d’autres succès de la sorte en 2023 ?

Bien sûr, ce sera très difficile de gagner un Grand Tour chaque année. Même Ineos, une des meilleures équipes en la matière, n’en a pas gagné cette année. Il n’y a plus que trois Grands Tours par an. Nous savons qu’après notre victoire sur le Giro, les attentes sont plus hautes cette année, et nous voulons vraiment confirmer ce succès. Mais pour nous, un podium serait déjà une belle confirmation.


Lorsque l’on regarde le peloton, on observe que cinq équipes forment un ‘Big Five’ et se détachent des autres : Ineos, Jumbo, Quick-Step, UAE et Bora en cinquième. Voyez-vous la situation ainsi ?

Cela dépend de votre angle d’analyse, car en termes de budget, nous ne sommes clairement pas dans la même cour qu’Ineos…


On parle surtout en termes de succès sportifs.

De ce point de vue, c’est déjà plus valable, et cela montre tout le travail que l’on a accompli chez Bora-Hansgrohe, pour gagner de grandes courses avec un budget nettement inférieur. Globalement, je suis d’accord sur ce phénomène de Big Five. Mais nous devons faire en sorte de ne pas créer un cyclisme à deux vitesses. D’après moi, c’est une mauvaise évolution pour notre sport d’avoir cinq grosses équipes puis les autres. Les fans de cyclisme sont très importants et ils recherchent du suspense dans les courses. Je suis pour une réglementation plus stricte du cyclisme, comme on peut le voir dans d’autres sports comme les ligues américaines, ou la Formule 1 avec son « budget cap ». Je pense que cela ferait du bien au cyclisme d’instaurer des règles pour plus d’équité sportive, afin de rendre les courses encore plus intéressantes et incertaines à suivre. Car je doute que le spectateur souhaite assister à des courses qui se résument à un duel Jumbo contre Ineos.


Quels sont vos objectifs pour 2023 ?

On veut d’abord confirmer notre victoire sur le Giro, et nous serions très satisfait avec un podium en Grand Tour. Nous n’avons pas encore décidé des calendriers de nos leaders, mais c’est l’objectif majeur. Sur les classiques, nous voulons surtout être meilleurs que l’an passé. Ce n’était pas une bonne saison pour nous. Et nous espérons aussi poursuivre nos bons résultats de l’an passé sur la Vuelta avec Sam Bennett sur le sprint.


Quelles courses rêvez-vous de remporter ?

En tant que directeur d’équipe, mon rêve est évidemment de gagner le Tour de France. C’est l’objectif et l’ambition logique après avoir gagné le Giro. Ensuite, je pense tout particulièrement à Liège-Bastogne-Liège, d’autant qu’on va aborder la course cette année avec un effectif très costaud : Vlasov, Higuita, Hindley. Si on arrive à être acteurs de la course, on a des chances de remporter notre deuxième Monument après Paris-Roubaix 2018.


Qu’attendez-vous du duo Emanuel Buchmann et Maximilian Schachmann ?

Il faut d’abord être conscient, et on l’est tous dans l’équipe, qu’Emanuel et Max n’ont pas fait leurs meilleures saisons en 2022. Nous voulons d’abord les remettre sur la voie des succès. Quand on pense qu’Emanuel Buchmann a fait 4e du Tour 2019, on veut vraiment réitérer ce genre de performance. Concernant Max Schachmann, il a remporté Paris-Nice deux fois d’affilée, ce qui sont deux succès d’envergure, mais nous en sommes loin aujourd’hui. Nous essayons d’analyser les raisons de ces contre-performances, et nous essayons vraiment de leur faire retrouver leur meilleur niveau, c’est notre objectif pour 2023.


Et qu’en est-il de Lennard Kämna ?

Lennard a réalisé une saison grandiose, surtout sur les Grands Tours. Il a gagné une étape du Giro, puis est passé tout près d’une étape et du maillot jaune sur le Tour. Il a aussi joué un rôle décisif en tant qu’équipier sur le Giro, et c’est son attaque dans le Passo Fedaia qui a permis de distancer Richard Carapaz. C’est un excellent coureur qui n’a pas encore atteint son plein potentiel. Nous sommes en discussion pour son calendrier en 2023, mais je crois qu’il est prêt pour prendre le rôle de leader sur les courses par étapes. A plus long terme, il sera sûrement leader sur des courses de 3 semaines.


Quels sont vos plans pour Cian Uijtdebroecks?

Nous devons avant tout rester patient et ne pas brûler les étapes. C’est un immense talent, ça ne fait aucun doute et son succès sur le Tour de l’Avenir en est la preuve. C’est le plus jeune vainqueur depuis longtemps. Mais on doit encore prendre le temps tout en restant exigent, il lui reste encore quelques déficits en termes de positionnement sur le vélo et en tactique, mais on travaille dessus avec lui. Je pense qu’on verra déjà de vrais progrès cette année et que Cian va passer un pallier. Ce n’est pas un objectif pour nous de gagner de nouveau le Tour de l’Avenir, mais plutôt de poursuivre sa progression.


Il disputera tout de même plus de courses pro ?

Oui, et il sera leader sur certaines courses par étapes, mais pas toutes bien sûr.

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