Marcel Kittel (Unibet Rose Rockets) : « Groenewegen fait partie des 5 meilleurs sprinteurs du monde »
- Romain Bougourd
- il y a 28 minutes
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Après 9 saisons comme professionnel, 14 étapes du Tour de France et un statut de meilleur sprinteur du monde, Marcel Kittel s’est retiré du peloton fin 2019, rincé par les exigences et le stress du cyclisme professionnel. 7 ans plus tard, il a répondu à l’appel de Bas Tietema pour rejoindre Unibet Rose Rockets comme coach sprint. Pour Vélofuté, il est revenu en exclusivité sur son choix et sa vision du cyclisme actuel.

Interview de Marcel Kittel, coach sprint chez Unibet Rose Rockets
Tu as quitté le cyclisme professionnel fin 2019. Qu’as-tu fait ces dernières années ?
J’ai surtout essayé de profiter de cette nouvelle liberté. J’ai fait des choses qui m’intéressaient, mais l’essentiel, pour moi, ça a été la famille. Ma femme était déjà enceinte quand j’ai mis fin à ma carrière : fin 2019, nous sommes devenus parents pour la première fois. En 2021 et en 2024, deux autres enfants sont arrivés, deux petites filles. Aujourd’hui, nous sommes cinq : c’est très beau. Le plus important sur cette période, c’était vraiment de profiter de la famille.
Tu es quand même resté proche du vélo ?
Oui. Je suis resté proche du cyclisme parce que j’ai rapidement travaillé avec des partenaires de l’industrie du vélo. J’ai commencé à travailler à la télévision aux Pays-Bas et en Allemagne : j’ai suivi le Tour, mais aussi d’autres courses. En parallèle, je suis entré dans le monde de l’événementiel, autour d’événements cyclistes. D’un coup, j’ai pu faire beaucoup de choses différentes tout en restant proche du vélo — pas uniquement le cyclisme professionnel, mais le vélo au sens large. Et enfin, en 2023 avec Tony Martin, nous avons créé une start-up de vélos pour enfants, Lion Bikes. Les vélos arrivent enfin sur le marché cette année. C’était une grande aventure : essayer quelque chose de nouveau sur le plan entrepreneurial et voir comment ça fonctionne.
"J’ai senti que beaucoup de choses se rejoignaient dans ce projet : c’est une équipe jeune, et j’aime travailler dans un contexte où tout n’est pas encore parfait, où il y a encore beaucoup à construire" Marcel Kittel (Unibet Rose Rockets)
Tu as fait beaucoup de choses… et maintenant tu reviens dans le cyclisme pro chez les Unibet Rose Rockets. Pourquoi ce projet ? Qu’est-ce qui t’a particulièrement plu ?
D’abord je dois dire que je ne voulais plus jamais retourner dans la folie et le stress d’une équipe professionnelle — surtout parce que nos enfants sont petits et que la famille demande beaucoup de temps. Ce temps, je voulais le protéger. J’avais déjà été en contact avec Bas quand l’équipe a démarré. À l’époque, il m’avait demandé si je voulais rejoindre l’équipe comme directeur sportif. J’avais répondu que ce n’était pas possible avec la famille et mes autres activités. Trois ans plus tard, l’an dernier en mai, on s’est revus autour d’un café et on a discuté. À ce moment-là, l’équipe avait déjà connu une belle évolution. Ce concept unique d’une équipe cycliste adossée à une société de médias, c’était déjà clair et installé.
Puis, l’an dernier, il y a eu cette volonté de grandir, de franchir une étape. On s’est donc remis à en parler. Et très vite, j’ai senti que beaucoup de choses se rejoignaient dans ce projet : c’est une équipe jeune, et j’aime travailler dans un contexte où tout n’est pas encore parfait, où il y a encore beaucoup à construire. Et vers la fin de l’année dernière, j’ai appris que Dylan Groeneweggen allait rejoindre l’équipe, et que mon rôle serait d’être le coach sprint. Cette combinaison et cette opportunité, il est probable que ça ne se représente pas. C’est ce qui m’a vraiment plu. C’est encore une petite équipe, mais médiatiquement déjà extrêmement forte. Et surtout : l’élan. Il y a encore énormément à faire, et tout le monde le veut. L’atmosphère est excellente : tu n’as pas des coureurs du WorldTour installés depuis des années et habitués à un certain standard. Il y a énormément d’énergie dans le groupe. Et ça, je trouve ça très intéressant.
"Dylan fait toujours partie des 5 meilleurs sprinteurs du monde pour moi"
On pourrait dire que tu fais partie de deux équipes de jeunes : tes enfants d’un côté, et une équipe jeune avec des coureurs et des gens du cyclisme moins expérimentés de l’autre. Ça te plaît ?
Oui, on peut le dire comme ça (rires). Et ça me rappelle beaucoup ma période où je suis devenu professionnel, en 2011 : l’énergie, la façon dont les gens interagissent, l’ouverture d’esprit. Ça me rappelle mon époque chez Skil-Shimano, là où je suis devenu pro et où j’ai grandi en sprint. Je trouve que, quand on veut construire quelque chose, c’est essentiel d’avoir des personnes qui le veulent vraiment : qui écoutent, qui sont engagées, qui ont des idées et qui les ramènent au collectif. Ça fait énormément plaisir. C’est beaucoup de travail, et ces dernières années, je n’ai pas eu de projet qui me rende autant d’énergie.
Depuis la pandémie de 2020, le cyclisme a beaucoup évolué : professionnalisation, nutrition, inflation des budgets, etc. Qu’est-ce qui a le plus changé par rapport à ton époque ?
Un point qui a fondamentalement changé, c’est la compréhension de la nutrition. Pas seulement ce que la science du sport sait, mais aussi ce que les coureurs savent. Même les jeunes coureurs chez nous ont un niveau de connaissance très élevé sur l’alimentation : leurs besoins individuels, le nombre de grammes de glucides, ce qu’ils doivent manger avant et après une course, ou à l’entraînement. C’est d’un tout autre niveau par rapport à 2018 ou 2019, quand je courais encore. Ça m’a vraiment impressionné. Côté science de l’entraînement, il s’est aussi passé beaucoup de choses, avec de nouvelles formes plus spécifiques : l’entraînement à la chaleur (heat training) est certainement l’un des exemples les plus visibles, mais aussi les stages d’altitude plus courts. Et surtout l’éthique de travail : investir énormément de jours dans des camps d’entraînement spécialisés, c’est devenu un facteur clé. Ensuite, il y a l’équipement : il a continué à évoluer : meilleurs pneus, pneus plus larges, pour ne citer que ça. Dans ce laps de temps, il y a eu énormément de progrès. Et enfin, on ressent clairement à quel point les budgets ont explosé : les grandes équipes WorldTour ont des moyens pour acheter de l’expertise, en plus du talent des coureurs — y compris de l’expertise externe. C’est à un tout autre niveau qu’il y a cinq, six, sept ans, quand les budgets étaient environ deux fois plus bas, même pour les top teams.
Et plus spécifiquement sur le sprint : est-ce que ça a beaucoup changé ? Par exemple, le lead-out : avant on voyait des trains plus longs. Qu’est-ce qui a évolué ?
Sur le sprint, je vois surtout une tendance majeure, qui n’est pas due au Covid, mais au fait que l’UCI a rendu le système de points extrêmement déterminant. La manière dont les points sont attribués influence énormément ce qui se passe. C’est combiné à la lutte des organisateurs pour rendre leurs courses attractives : ça a conduit à des courses plus difficiles. Beaucoup d’organisateurs essaient de construire des fins de courses intéressantes. Cette tendance fait qu’il y a moins de sprints « purs ». Même sur les Grands Tours, on voit en moyenne cinq à sept étapes pour sprinteurs, au lieu de huit à dix auparavant. Et en parallèle, on voit que des sprinteurs comme Jonathan Milan, par exemple, même s’il est grand et costaud, grimpe quand même très bien : il survit à des étapes relativement dures, et certaines arrivées du Giro ces dernières années ont été de véritables sprints sur des fins très exigeantes. Ou encore Jasper Philipsen, qui gagne Milan–San Remo — qui n’est clairement plus une course de sprint pur. La polyvalence des sprinteurs de très haut niveau est vraiment impressionnante.
Pour toi, qui sont les cinq meilleurs sprinteurs du monde aujourd’hui ?
Dylan Groenewegen, Jasper Philipsen, Tim Merlier, Jonathan Milan… et en cinquième, Olav Kooij : il doit devenir l’un des meilleurs, surtout avec son transfert chez Decathlon. Et oui, Dylan en fait toujours partie pour moi.
Tu inclues encore Dylan dans ce top : tu as vraiment confiance en lui ?
Oui, j’ai une confiance à 100 % en Dylan. Le niveau de vitesse qu’on voit aujourd’hui, l’évolution qu’il a encore faite chez nous, la confiance qu’il a en lui-même… je suis convaincu à 100 % qu’il en est capable. On est en train de construire une équipe autour de Dylan — tout le monde est occupé avec ça. Et c’est un processus : tout n’est pas encore parfait, on n’est pas aussi rodés qu’une équipe comme Lidl–Trek, par exemple, qui fait ça depuis plusieurs années. Mais on va y arriver. Et je pense que Dylan a clairement encore la vitesse pour battre les meilleurs.
"Notre objectif, en tant qu’équipe, c’est d’entrer dans le Top 3 des ProTeams"
Quels sont tes objectifs avec Dylan ? Ce ne sera pas le Tour de France, mais quels objectifs as-tu pour lui cette saison ?
Je dois commencer par l’équipe : notre objectif, en tant qu’équipe, c’est d’entrer dans le Top 3 des ProTeams pour être automatiquement invités sur les plus grandes courses du monde. Pour ça, il nous faut des points. Donc nous avons construit notre programme de courses de façon à pouvoir marquer des points, entre autres avec Dylan, en tant que sprinteur, sur les courses de sprint, surtout les classiques d’un jour. C’est peut-être aussi un avantage du cyclisme moderne : grâce à un entraînement plus efficace, plus spécifique et vraiment individualisé, on est moins dépendants des courses par étapes dans la préparation. On peut préparer un coureur très, très bien, de manière répétée, pour des courses d’un jour. Voilà l’objectif : être performant avec Dylan, gagner des sprints et marquer des points.
Le Marcel Kittel de 2014–2015, quand tu gagnais quatre ou cinq étapes sur le Tour, est-ce que tu pourrais encore gagner une étape du Tour avec le niveau d’aujourd’hui ? Ou est-ce que le sport a tellement évolué que ce serait très difficile ?
Question difficile. Je ne sais pas, évidemment. Je pense que, avec le bon entraînement, n’importe quel sprinteur des générations précédentes pourrait probablement, en termes de vitesse pure, se retrouver au plus haut niveau, ça oui. Je pense que les grandes différences, c’est qu’aujourd’hui on sprinte avec un plateau de 56 dents. Et dans le gruppetto, sur le Giro ou le Tour, on ne roule plus à 4,5 watts — on se rapproche plutôt de 5 watts. Et ce n’est plus dans de très grands groupes, mais logiquement dans des groupes plus petits. Ces petits détails sont décisifs : on ne peut plus vraiment comparer. Le sport a évolué, et c’est normal. J’ai eu mon époque. Ce qui est drôle, c’est que j’ai encore pu rendre la vie difficile à Dylan au sprint : j’ai aussi couru avec d’autres gars au moment où ils devenaient pros. Mais je trouve ça difficile à comparer. Je pense que, quoi qu’il arrive, on avait tous un niveau mondial à l’époque.

