Wout Van Aert : les plus belles victoires d'un perdant magnifique
- Quentin Durand

- 14 avr.
- 7 min de lecture
Il était en larmes dans les bras de son père. Les genoux qui flanchent, le visage qui s'effondre, les sanglots qui ne demandent plus la permission. Dimanche 13 avril 2026, au vélodrome de Roubaix, Wout Van Aert venait de gagner Paris-Roubaix. Le cinquante-deuxième succès de sa carrière. Et pourtant, à voir sa réaction, on aurait dit le premier.
C'est ça, Wout Van Aert. Un coureur capable du meilleur et constamment frôlé par le pire, une contradiction ambulante entre le talent pur et la malchance systémique, entre l'élégance dans la défaite et la rage dans la victoire. Un coureur du peuple, dans tous les sens du terme — parce que le peuple aime ceux qui tombent et qui se relèvent, ceux qui souffrent avant de gagner, ceux dont la joie ressemble à une délivrance plutôt qu'à une confirmation. Nous avons eu deux articles les années précédentes : Wout, l'année ou jamais. Désormais, retour sur les victoires qui ont construit la légende.

2020 — Strade Bianche : victoire dans la boue, seul au monde
Siena, août 2020. Pas un spectateur. Le monde sort à peine du confinement — première course World Tour post-Covid, routes désertes, villes silencieuses.
Le peloton se vide au fil des secteurs de gravel. Alaphilippe tente loin, explose vite. Il ne reste plus que cinq hommes au Tolfe. À 12,5 km de l'arrivée, Van Aert sort seul — puissant, autoritaire. Formolo et Schachmann finissent par concéder, trop loin pour revenir.
Troisième les deux années précédentes sur cette même course, il monte enfin sur la plus haute marche. Première classique majeure de sa carrière, gagnée dans le vide, sans personne pour crier son nom.
Comme si la légende s'écrivait d'abord sans témoins.

2020 — Milan-Sanremo : le premier Monument, en plein chaos mondial
Août 2020. Le monde tourne au ralenti, les routes sont vides, les courses se disputent dans un silence étrange. Wout Van Aert, lui, n'a pas encore gagné de Monument. Il est fort, tout le monde le sait — mais fort comment, fort jusqu'où, personne ne le sait encore vraiment.
Dans la descente du Poggio, Alaphilippe frôle la chute à deux reprises, à la limite absolue. Il attend. C'est son seul choix. Et dans le dernier kilomètre, Van Aert le règle au sprint — net, puissant, sans appel. Une semaine après les Strade Bianche, déjà gagnées devant le même homme.
Ce jour-là à Sanremo, quelque chose bascule. Pas encore la légende — juste les premiers contours d'un coureur qui commence à comprendre ce qu'il peut faire. Et qui n'a pas encore idée de tout ce que la route va lui prendre, et lui rendre.

2021 — Amstel Gold Race : la photo finish
Quelques millimètres. Quelques pixels. Plusieurs minutes d'attente avant le verdict des commissaires.
Van Aert et Pidcock franchissent la ligne ensemble — ou presque. Le sprint à trois avec Schachmann se règle dans des proportions invisibles à l'œil nu. La photo-finish tourne, s'analyse, et finit par donner Van Aert vainqueur. Le Britannique de 21 ans avait déjà battu le Belge quelques jours plus tôt à la Flèche Brabançonne. Cette fois, c'est l'inverse — d'un souffle.
Quatrième victoire de l'année pour Van Aert, dans une Amstel transformée en circuit fermé, encore une fois pour cause de pandémie. Le monde du cyclisme tourne dans un huis clos étrange depuis des mois. Lui, continue de gagner — parfois d'un souffle, toujours avec la même intensité. Il revient toujours plus fort de ses désillusions.
Ce jour-là, la victoire s'est jouée dans l'épaisseur d'un guidon. C'est souvent comme ça, avec Van Aert — au millimètre près, ou à une minute d'écart. Jamais dans la demi-mesure. A l'émotion.

2021 — Le Tour de France parfait : Ventoux, chrono, Champs-Élysées
L'année 2021 est celle du sommet. Jamais Van Aert n'a été aussi fort, aussi complet, aussi dominant sur trois semaines. Ce Tour de France, il le traverse comme une démonstration — pas de leader, pas de maillot jaune à défendre, juste un équipier de luxe qui profite des espaces pour écrire sa propre légende.
Le Mont-Ventoux, double ascension. L'étape qui fait peur avant même le départ.
Van Aert contre-attaque dans un groupe de treize, gère, attend. Première montée — il observe. Deuxième montée — il sort. Personne ne suit. Il passe au sommet du Géant de Provence et ne s'arrête pas, avale la descente, remonte vers Malaucène, et franchit la ligne seul avec plus d'une minute d'avance.
Équipier officiel de Roglič et Vingegaard sur ce Tour, il vole le spectacle sans permission. La ligne franchie à Malaucène, les bras levés, droit sur ses pédales — la joie d'un coureur sans limites de style, dans un Tour 2021 qui lui appartient autant qu'à n'importe qui.

Le contre-la-montre de Libourne à Saint-Émilion, ensuite. 30 kilomètres où Van Aert efface tout le monde, Vingegaard (en devenir), Kung, Pogačar compris. Une puissance de rouleur hors norme, sur un vélo qui semble voler. 51,5km/h de moyenne rélégant Asgreen à plus de 20 secondes. Du grand Aert.

Et puis les Champs-Élysées pour clore le tout. Après avoir battu les meilleurs de la discipline sur le chrono la veille, il règles les meilleurs sprinteurs groupés sur la plus belle avenue du monde, pour une troisième victoire en trois semaines. Tour parfait. De la montagne, du chrono et du sprint. Tout le panel de Wout est en évidence. Des émotions fortes encore. Une polyvalence qui ne lui servira pas toujours.

2022 — Wout vole à Calais
La seule chose qui n'était pas prévue, c'est de se retrouver seul au sommet.
Quatrième étape du Tour de France 2022. Trois deuxièmes places depuis Copenhague — Van Aert qui gagne tout sauf le finish. L'étape était cochée bien avant le départ, plan établi, rôles distribués. Van Hooydonck impose un train d'enfer, Benoot prend le relais de manière cruciale. Le plan : servir Roglič et Vingegaard, ramasser du vert, et voir.
Au sommet de la côte, Van Aert tourne la tête. Personne. Il entend à l'oreillette que ses leaders sont en sécurité. Alors il y va — tout seul, tout dedans.
Il franchit la ligne en solitaire, maillot jaune sur le dos, et célèbre en position Red Bull — bras écartés, corps incliné, comme s'il volait au-dessus du peloton. Une image qui fait le tour du monde en quelques minutes. Un équipier qui vole la vedette sans trahir personne. Un coureur qui ne sait pas faire les choses à moitié.
Enfin la bonne après encore, des secondes places.
2023 — E3 Saxo Bank Classic : le sprint face à MVDP et Pogačar
Quelques semaines avant le Tour des Flandres, la E3 à Harelbeke. Sur la ligne d'arrivée, un sprint entre trois monstres : Mathieu Van der Poel, Tadej Pogačar, Wout Van Aert. Le triumvirat absolu du cyclisme mondial réuni dans les derniers mètres d'une semi-classique flamande. Van Aert règle les deux, avec ce geste de tête caractéristique au franchissement de la ligne. Une victoire presque symbolique — la preuve que quand tout va bien, il peut battre n'importe qui, dans n'importe quel contexte. Même ses plus grands rivaux.

2025 — Sienne au Giro : la délivrance après les mois de galère
"Ça devait être ici, à Sienne."
Il a du mal à trouver ses mots. Normal — il revient de loin. La chute à la Vuelta l'année d'avant, un printemps 2025 à côté de lui-même, des sprints manqués qui s'accumulent, des deuxièmes places et quatrièmes places qui font mal sur le RVV et Roubaix. Une désillusion face à Powless notamment — une de ces défaites anodines qui, dans le contexte, sonnent comme une humiliation après avoir été en surnombre sur A travers la Flandre. La défaite au sprint face à Remco sur la Flèche Brabançonne.
Et puis Sienne. Les mêmes chemins de terre toscans où il avait fait ses débuts sur route en 2018, sous les couleurs de Veranda's Willems. Sept ans plus tard, il attaque sur les strade bianche du Giro, sort seul avec Del Torro, et lève les bras sur la Piazza del Campo. La boucle se referme. "Revenir gagner ici après tout ce temps, c'est incroyable."
Ce n'est pas seulement une victoire d'étape. C'est une résurrection.

2025 — Rue Lepic, Montmartre, Champs Elysées : devant Pogačar sur le Tour de France
L'étape imaginée pour Pogačar. La rue Lepic qui grimpe à 13 %, le final qui semble taillé pour un grimpeur pur, et Van Aert qui surgit de nulle part pour gagner devant le Slovène. Après une échappée mémorable entre costauds, Wout arrive à faire sauter le belge de sa roue dans l'ultime montée de Montmartre. Sous la pluie, à la force de ses mollets et quadriceps, il s'envole face à l'ogre slovène. Une victoire de panache, qui rappelle une fois encore que les frontières de style ne s'appliquent pas à lui. Une victoire qui vient couronner le renouveau de Wout. Des émotions comme rarement on en a eu.
2026 — Paris-Roubaix : l'exorcisme final
Deuxième en 2022, troisième en 2023, et quatrième en 2025 — les Enfers du Nord de Van Aert forment un catalogue de la malchance organisée. La crevaison dans le Carrefour de l'Arbre en 2023 alors qu'il menait. La chute à Dwaars door Vlaanderen en 2024 qui lui casse l'épaule, plusieurs côtes, le sternum. En 2025, il revenait d'une autre chute violente à la Vuelta. Paris-Roubaix se refusait à lui comme si la course avait décidé de ne jamais lui appartenir.
Dimanche 13 avril 2026, les dés semblent se redistribuer. Van Aert crève tôt, puis crève encore. Il revient à chaque fois. Il décide de s'en tenir à son plan : rester dans la course, rester debout. À 50 kilomètres de l'arrivée, il part avec Pogačar. Van der Poel est derrière, double crevaison dans l'Arenberg. Sur le vélodrome, Van Aert lance son sprint à 150 mètres — l'accélération à laquelle Pogačar ne peut pas répondre.
Il dédie sa victoire à Michael Goolaerts, son ancien coéquipier décédé lors de Paris-Roubaix 2018, la première édition que Van Aert avait disputée. "J'aime croire qu'il m'a donné un peu d'énergie supplémentaire", dira-t-il. Les larmes dans les bras de son père disent tout le reste. Tout le peuple belge, ainsi que les autres supporters exultent. La joie, les larmes, la fusion du public pour célébrer. Wout n'est pas qu'un Poulidor, c'est avant tout un gagnant magnifique.





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