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Vincent Lavenu (Decathlon AG2R La Mondiale) : « Remporter des étapes sur les trois Grands Tours en 2024 »

Alors que la formation Decathlon AG2R La Mondiale Team se situe à un nouveau tournant dans son histoire, son manager historique, Vincent Lavenu, nous a accordé un long entretien. Il revient sur la fin du cycle Citroën, les objectifs à court et moyen terme, mais aussi les changements stratégiques entamés par la structure pour remonter en haut de la hiérarchie mondiale.


Vincent Lavenu, manager de Decathlon AG2R La Mondiale Team

Les derniers mois ont été agités pour Vincent Lavenu. Entre le rachat de sa structure par AG2R La Mondiale en 2022, le retrait de Citroën et l’arrivée de Décathlon, le manager de la formation devenue Décathlon AG2R La mondiale team n’a pas chômé. Quelques jours avant la suspension à titre provisoire de Franck Bonnamour par l’UCI pour une anomalie dans son passeport biologique, le Briançonnais a trouvé le temps de nous consacrer un entretien. Sincère et lucide sur le niveau de son équipe en 2023, il a répondu sans détour à nos questions.


3 ans après l’arrivée de Citroën comme co-sponsor, votre équipe se trouve à un nouveau tournant avec le départ de la marque au chevron. Considérez-vous cette période de trois ans comme un échec ?

Non, pas du tout. La décision de Citroën de se retirer du projet est purement due à la stratégie industrielle de l’entreprise. On doit le respecter car on connaît notre modèle économique, qui est dépendant des sponsors et d’une forme de volatilité de leur activité. Malheureusement, il y a des changements dans les stratégies d’entreprise et on doit s’adapter. Ce n’est donc pas un échec car c’est une période riche, même si sur le plan sportif, après un bon départ en 2021 qui nous offrait de belles perspectives, 2022 et 2023 n’ont pas été à la hauteur de nos attentes. En 2023, tout n’est pas à jeter. On a eu de beaux temps forts, notamment sur le Tour, mais le résultat global n’est pas à la hauteur de nos attentes. Mais ces trois années avec Citroën ne sont pas un échec. Ça fait partie de la vie d’une entreprise, avec des moments de construction, de réussite et de déception sportive, et ça fera partie de notre histoire.


Comment expliquez-vous cette dégringolade au classement UCI, du top 10 en 2020-2021, à la 18e place fin 2023 ?

Cela vient essentiellement de nos leaders sportifs qui n’ont pas été à la hauteur en 2023. On a un certain nombre de leaders, payés comme tels et qui doivent rapporter des résultats, des victoires et des points. Si on analyse nos résultats en 2023, ces leaders n’ont pas répondu aux attentes. Pour diverses raisons, et je ne veux pas cibler un coureur plutôt qu’un autre, mais il y a des coureurs vieillissants, d’autres qui ont eu des pépins, d’autres qui n’ont pas eu de chance. Globalement, on ne peut pas se satisfaire d’être 18e, malgré les quelques beaux résultats.


2023 est derrière vous et vous accueillez Décathlon, un leader mondial dans son domaine. Derrière ce beau partenariat, il y a une forme de pression. Quels sont vos objectifs concrets pour 2024 et au-delà ?

D’abord, il y a de la fierté de voir Décathlon rejoindre notre équipe et nos partenaires historiques. Cela montre que le sport cycliste, mais aussi notre équipe malgré les résultats 2022 et 2023, sont attrayants. Forcément, quand le leader mondial des équipements sportifs nous rejoint, ce n’est pas pour rester à cette place-là. Les enjeux sont là et la pression est naturellement forte, mais c’est le sport de haut niveau, et on n’est pas craintif par rapport à ce challenge.


Et concrètement, ces objectifs ? Vous avez parlé du top 5 des équipes, mais on imagine que ce n’est pas pour 2024.

Non, effectivement. On a des perspectives assez confortables en termes de durée. 2024 sera plutôt une année de construction. Le contrat signé avec Décathlon et Van Rysel est intervenu alors que la saison était bien entamée. Les négociations avec les coureurs étaient déjà bien entamées, donc il a fallu être très habiles et convaincants pour arriver à signer des beaux coureurs comme Victor Lafay, Bruno Armirail ou Sam Bennett. On a réussi à construire un bel effectif pour 2024, même si on aurait aimé le renforcer dans d’autres secteurs de jeu, notamment l’équipe de classiques. On a eu des difficultés pour remplir les cases là-dessus.


L’ambition est de retrouver une place correcte au classement mondial, à savoir entre la 12e et la 14e place, mais aussi de remporter des épreuves importantes. L’objectif avoué est de remporter des étapes sur les 3 Grands Tours. On se doit de fixer des objectifs assez ambitieux, mais ils doivent aussi être réalistes. Dire « on va gagner le Tour », on sait que ça ne l’est pas. On espère un top 5 ou 6 sur le Tour, avec Felix Gall, qui a fait 8e l’an passé, et qu’on va accompagner du mieux possible. Sur le Giro et la Vuelta, on aura Ben O’Connor, un garçon de haut niveau, donc on espère un top 5 au général. A côté de ça, on veut briller sur d’autres grandes courses, que ce soit le Dauphiné ou Paris-Nice, on vise de bons classements généraux, des étapes, et enfin monter sur le podium des Monuments. On court depuis de nombreuses années après une victoire, on a fait 2e de Paris-Roubaix, 3e du Ronde, 2e de Milan-San Remo ou 3e de Liège-Bastogne-Liège, mais on n’a jamais gagné. Ce ne sera sûrement pas possible en 2024, mais à terme, en 2025 et 2026, on se fixe cet objectif.


"On pense que Sam Bennett peut retrouver son niveau"

Avec Citroën, vous vouliez vous orienter vers les Classiques, qui n’étaient pas le terrain de jeu historique de l’équipe. Vous aviez recruté en conséquence, avec Greg Van Avermaet ou Stan Dewulf. Pour autant, vous êtes vite revenus à votre ADN des courses par étapes. Avec Decathlon, ne vous recentrez-vous pas sur cet ADN ?

Effectivement, on avait axé le recrutement sur les classiques. Malheureusement, ça n’a pas porté ses fruits malgré tous les moyens mis en place. Mais quand on a une équipe qui se veut ambitieuse et qu’on souhaite jouer dans la cour des meilleurs, on doit briller sur tous les terrains. Les classiques sont aussi porteuses de points. Si on n’est pas présent, on aura toujours des difficultés à se retrouver en haut du classement mondial.


Les recrues ont été annoncées tardivement dans la saison. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce processus ?

Même si la règle est de signer les coureurs seulement à partir du 1er août, les contacts avec les coureurs et les agents se font bien avant, ça se passe de plus en plus tôt. D’ailleurs, on est déjà sollicité pour 2025… Pour l’an passé, on s’est structuré autour d’un comité de recrutement. Cela prend beaucoup plus de temps qu’avant. Avant, c’était un peu à la bonne franquette, on s’appelait avec les agents, on discutait et on se tapait rapidement dans la main. Aujourd’hui, c’est plus complexe. Le marché des coureurs, lié à l’enjeu des points et du maintien en World Tour, est plus compliqué. On a mis en place, depuis 1 an et demi, un comité de recrutement, qui réfléchit sur de nombreuses données et paramètres auxquels les coureurs doivent répondre : de résultats bien sûr, mais aussi le fait de coller à l’image de l’équipe, l’impact des réseaux sociaux, car c’est toujours un plus pour nos partenaires de signer un coureur qui a une communauté importante. C’est une réflexion collégiale.


Parmi les nouvelles recrues, il y a Sam Bennett, qui était en perte de confiance et de forme en 2023. Vous n’avez pas une grande tradition du sprint dans votre équipe, que comptez-vous mettre en place pour ramener l’Irlandais à son niveau ?

On n’est pas une équipe historiquement tournée vers le sprint, c’est vrai. Pour plusieurs raisons, mais cette fois, l’occasion s’est présentée. Sam Bennett a déjà remporté de grandes courses, même si sa saison 2023 n’était pas bonne. C’est un pari, il faut en faire, mais on pense que Sam peut retrouver son niveau. Ce qu’il a fait est inscrit dans son palmarès. Il est capable de sprinter à un très haut niveau. On croit en lui et on a mis en place plein de choses pour l’accompagner. Même si nous n’avons pas trouvé de dernier lanceur, de poisson-pilote, on a une équipe expérimentée pour l’approche du sprint, jusqu’au kilomètre. Sam nous a fait comprendre que ce n’était pas une nécessité d’avoir un dernier lanceur car il avait l’habitude de se faufiler et de profiter du travail des autres équipes. Donc on a fait au mieux, car l’occasion s’est présentée tard, en fonction de ce qu’on pouvait lui proposer, avec un Dries De Bondt qui a une grande expérience dans ce domaine, mais aussi Boassen Hagen, qui va assez vite et sait se positionner dans l’approche finale des sprints. C’est un pari, mais c’est intéressant car c’est la première fois depuis longtemps qu’on peut engager un sprinteur de haut niveau.


Concrètement, qu’attendez-vous de lui ?

On attend bien sûr qu’il gagne des courses. Il fait partie de notre sélection provisoire pour le Tour de France, et si ça se passe comme on l’espère, on mettra des coureurs pour l’accompagner dans le final. Il faut juste qu’il retrouve les qualités qu’il a montré ces dernières années.


L’autre recrue phare, c’est Victor Lafay. Sa cote a bondi après sa victoire sur le Tour, et vu le timing, on pouvait penser à un coup à chaud.  Que pouvez-vous nous dire ?

D’abord, il faut se rappeler qu’on a un passé avec Victor, car il a passé une année dans notre centre de formation (CCF). Malheureusement, cette année-là il a eu un problème au genou et il a dû quitter le centre. Mais c’est un garçon de notre région qui habite près de nous. On l’a suivi au fil du temps grâce à ce lien. Comme beaucoup, on a constaté que ce n’était pas forcément un coureur régulier, mais qu’il est capable de réaliser des performances de très haut niveau. Il a un potentiel exceptionnel, il a gagné la 2e étape du Tour, mais on se souvient de son niveau sur la 1ère étape, où il était le seul capable de suivre Pogacar et Vingegaard. Cette phase de jeu montre bien les caractéristiques de Victor. Sur Tirreno il y a deux ans, il s’était même permis d’attaquer Pogacar dans le final. Vous connaissez combien de coureurs capables de ça ? Ce n’est pas un coup à chaud ou opportuniste, c’est bien réfléchi.


"On s’est fait dépouiller de certains juniors ces dernières années. On ne veut plus perdre le fruit de notre travail"

Vous avez annoncé un budget important de 25 M€. Pour autant, en raison du modèle fiscal et économique français, on a l’impression que ce n’est toujours pas suffisant pour rivaliser avec les top teams. Comment faire ?

Effectivement, avec les charges patronales et sociales, nous ne sommes pas sur un même pied d’égalité. Mais pour rivaliser, c’est une question de construction globale, notamment avec notre centre de formation. Le CCF a vécu 22 ans à nos côtés et nous a permis de sortir des coureurs de top niveau comme Romain Bardet, Benoît Cosnefroy, Nans Peters, et j’en passe. On a structuré nos équipes pour être efficients avec les jeunes. On a une équipe U19 qui fonctionne depuis plusieurs années. En 2023, Léo Bisiaux a été champion du monde de cyclo-cross, et il a talent incroyable avec plusieurs succès sur la route. On a aussi Oscar Chamberlain, champion du monde junior de chrono l’an passé. On a organisé une pyramide, avec en haut, la World Tour, à la base, l’équipe junior avec des coureurs étrangers et français. Et entre les deux, on a créé la Continentale, qui devrait alimenter l’équipe WT. C’est une stratégie sportive mûrement réfléchie pour essaye de compenser le déséquilibre avec nos concurrents.


En parlant des jeunes, on remarque une tendance au passage en pro de plus en plus tôt. Concernant Léo Bisiaux et Oscar Chamberlain, deux grands talents, peut-on s’attendre à les voir passer pro dans les 2 prochaines années ?

On va être attentif et agile. On s’est fait dépouiller de certains juniors ces dernières années. On ne veut plus perdre le fruit de notre travail, donc on va faire en sorte que les coureurs formés et qui ont grandi chez nous trouvent leur équilibre et poursuivent au sein de notre équipe. C’est un beau challenge de voir nos jeunes talents intégrer notre Conti et notre World Tour.


C’est une grande évolution par rapport au cyclisme d’il y a 10 ans, où on attendait que les coureurs aient 25 ans pour les faire passer pro.

Oui, mais les jeunes travaillent aussi différemment. Avant on leur disait d’attendre et de prendre leur temps. Aujourd’hui on voit des juniors qui font 20 000 km par an, qui se préparent très sérieusement. C’est le phénomène Evenepoel qui a permis de casser les codes. Depuis, énormément d’équipes se sont engouffrées dans la brèche. Nous, on était plus sur un système traditionnel avec notre centre de formation qui permettait aux jeunes de faire leurs études en même temps que leur apprentissage vers le monde pro. Mais ça prenait plus de temps. Aujourd’hui, toutes les équipes se jettent sur les jeunes et sont agressives en prenant des jeunes à la sortie des juniors. Certains vont réussir, mais d’autres non, et on risque de retrouver des jeunes ex-pros à 21-22 ans. Mais on doit s’adapter et ne plus passer à côté. Donc on a structuré notre offre en gardant nos valeurs fondamentales de formation, en permettant aux juniors de poursuivre leurs études, et on les encourage même, car c’est important pour leur équilibre.

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