Paris-Roubaix, toujours unique et la dernière des courses imprévisibles ?
- jibduluc
- il y a 2 jours
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Alors que les Monuments ont longtemps vécu de leurs dramaturgies, la domination de Tadej Pogacar semble avoir dissipé une part de ce voile d’incertitude. Les cinq plus grandes courses d’un jour, autrefois terrains d’audace et de surprises, se sont peu à peu rangées sous le signe de l’évidence. Seul Paris-Roubaix, par sa nature indomptable, continue de s'y refuser.

Certes, Tadej Pogacar sublime le cyclisme, en lui insufflant un éclat et une intensité rares. Mais à force de briller, le Slovène d'UAE Emirates-XRG en vient presque à éclipser le frisson de l’inconnu. Qu’on s’émerveille ou non de ses envolées, elles redessinent les récits avant même qu’ils ne s’écrivent. Finie l'époque où ils étaient une vingtaine au moins au pied du Poggio à pouvoir prétendre gagner Milan-Sanremo. Finie l'époque où le Tour des Flandres couronnait un audacieux parti de loin, défiant les favoris par la seule force de l’intuition. Désormais, c’est Pogacar lui-même qui anticipe, osant l’attaque dès le Molenberg, à 100km de l'arrivée, comme un artiste pressé de signer son œuvre. On évoquera à peine Liège-Bastogne-Liège, devenue le théâtre familier de ses échappées solitaires, ou de celles de Remco Evenepoel en son absence en 2022 et 2023, depuis les pentes de la Redoute, à plus de 30km de l’arrivée. Quant au Tour de Lombardie, dont il a fait son royaume depuis cinq ans, il semble désormais écrire une histoire à sens unique avec la course italienne. Le suspense s’y est dissous depuis belle lurette, comme emporté par la certitude du dénouement. Et puis il y a Paris-Roubaix.
Un Paris-Roubaix n'est jamais la copie du précédent
Le Monument français apparaît comme une anomalie précieuse, un vestige d’imprévu dans un cyclisme que l’incertitude déserte peu à peu. Certes, Mathieu Van der Poel en est aujourd’hui le triple tenant du titre, mais, même sous son règne, l’Enfer du Nord a conservé cette part d’insaisissable qui en fait la Reine des classiques. "C'est une course unique en son genre, admettait le Néerlandais en 2022. Elle n'est semblable à aucune autre". D’abord par son profil, avec près de 60km de pavés plats. Mais surtout par cette incapacité presque magique à se laisser enfermer dans un scénario écrit d’avance. Tout le monde sait où se joue Milan-Sanremo. Tout le monde devine l’instant où Tadej Pogacar fera céder Mathieu Van der Poel sur le Tour des Flandres, l’endroit précis où il s’isolera sur Liège-Bastogne-Liège ou sur le Tour de Lombardie. Mais sur Paris-Roubaix, rien ne se prévoit vraiment. "C’est presque comme une aventure, disait Matej Mohoric en 2022. Chacun vit la sienne. C’est une occasion unique dans l’année de vraiment se donner à fond, et de voir ce que ça donne. Tu fais de ton mieux, tu sais que tu vas être complètement vidé, et probablement seul sur le vélodrome. C’est ce qui rend cette course si spéciale". Car dans le Nord de la France, le destin se tisse dans la poussière, ou la boue, des pavés, dans la vérité des jambes, et dans cette part de grâce capricieuse qui vous est accordée, ou non.
Il suffit de se pencher sur les cinq dernières éditions pour mesurer à quel point Paris-Roubaix demeure un théâtre aux issues multiples, où mille récits peuvent encore consacrer un même héros. Même en trois triomphes, Mathieu Van der Poel n’a jamais gagné deux fois de la même manière. L’an passé, il avait d’abord contenu les assauts de Tadej Pogacar, jusqu’à ce que tous deux s’isolent dans Mons-en-Pévèle, semblant filer vers un duel à deux sur le vélodrome. Mais la course, fidèle à elle-même, s’est dérobée à cette évidence, avec la chute du Slovène dans le secteur de Pont-Thibaut, ouvrant au Néerlandais la voie d’un troisième pavé. Rien à voir donc avec le récital de 2024, où "VDP" s’était envolé dès Orchies, à 60km de l’arrivée, pour écraser la course. Et 2023 ajouta encore une autre partition à cette œuvre imprévisible. Au bord de la rupture face à Wout Van Aert dans le Carrefour de l’Arbre, à 15km de l'arrivée, il avait vu le sort basculer sur une crevaison de son rival, transformant une défaite annoncée en triomphe solitaire. Trois sacres, trois dramaturgies, trois visages d’une même épreuve. Et les années précédentes ne racontaient pas une histoire plus linéaire.
Même le roi de la prévisibilité Pogacar s'y perd...pour l'instant
En 2021, dans la pluie et la boue, Sonny Colbrelli avait osé partir à plus de 80km de l'arrivée, bien avant que les favoris ne s’agitent, conservant ce temps d’avance précieux pour rester avec Mathieu Van der Poel, et Florian Vermeersch, jusqu’au sprint final sur le vélodrome. Le dernier duel pour la victoire qu’ait connu Roubaix, alors qu'il y en avait offert 6 entre 2013 et 2019. Dylan Van Baarle avait, lui, façonné son succès en 2022 sur l’asphalte, anticipant à 28km de l'arrivée entre les secteurs de Templeuve et celui de Cysoing à Bourghelles, avant de faire éclater ses compagnons dans le Carrefour de l’Arbre. Cinq courses qui résume parfaitement tout le sel de Paris-Roubaix : une imprévisibilité qui ne tient pas seulement aux caprices de la météo, vu que la pluie est aussi rare ces dernières années sur l'Enfer du Nord que le suspense sur le Tour de Lombardie, mais à sa nature profonde. Là où d’autres courses semblent suivre un fil de plus en plus lisible, l’Enfer du Nord, lui, refuse obstinément de se répéter. Parce qu’au fond, Paris-Roubaix n’obéit à rien d’autre qu’à lui-même. Et même pas à Tadej Pogacar.
Lancé dans sa quête folle des 5 Monuments, en 2025 comme en carrière, le Slovène n'en a plus qu'un à gagner. Le plus dur, peut-être. Le plus à l'opposé de ces caractéristiques de base, lui le grimpeur qui rend une bonne dizaine de kilos à Mathieu Van der Poel et à Mads Pedersen. Il s'est enfin approprié Milan-Sanremo, a transformé les monts pavés des Flandres en son jardin (3 succès en 4 courses), est intouchable dans les cols lombards en octobre… Mais Paris-Roubaix demande plus que du talent et de la puissance, aussi impressionnants soient-ils. Paris-Roubaix, c'est une course qui s'offre aux plus obstinants, à ceux qui savent l'adopter pour mieux la conquérir, sans la brusquer. Tadej Pogacar avait voulu l'écraser de sa force l'an passé, mais l'Enfer du Nord l'a rappelé à la dure réalité de ce qu'il représente : une course où même l'acteur de la prévisibilité qu'il est doit s'incliner face à l'incertitude qui fait sa beauté et son prestige. "Rien n’est écrit à l’avance, expliquait Marc Madiot dans Ouest France. Malgré tout ce qu’on dit, Pogacar n’est pas dans son élément naturel. Donc ça ouvre les débats". Il n'y a bien que sur Paris-Roubaix qu'il existe encore. Et c'est justement pour ça qu'on l'aime tant.
