Domenico Pozzovivo : « La pression est aussi très forte pour un Italien sur le Giro »
- Vélofuté
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De retour dans le peloton professionnel à 42 ans, Domenico Pozzovivo continue de défier le temps. Après un top 15 sur le Tour des Alpes et un podium sur le Hellas Tour, l’Italien retrouve peu à peu ses sensations, porté par une passion intacte pour le cyclisme et une lucidité rare sur l’évolution du sport moderne. Entre regard sur la nouvelle génération italienne, souvenirs des Grands Tours et réflexion sur l’économie du peloton, entretien avec l’un des grimpeurs les plus attachants de sa génération.

Domenico Pozzovivo a débuté sa carrière en 2005 chez Ceramica Panaria - Navigare, il y a 21 ans ! Un autre temps où le cyclisme était bien différent. Moins de données, un matériel moins développé et des courses plus ouvertes. En 21 ans, il a connu 7 formations différentes dont la dernière, SolutionTech Nippo Rali, qu'il a rejoint en avril dernier. Avec 13 victoires en carrière dont une sur le Giro en 2012, l'Italien reste un des coureurs rattachés au Tour d'Italie. Retour sur sa carrière, son nouveau départ ou encore sa perception du cyclisme actuelle, de la jeune génération ou encore des difficultés du cyclisme italien.
Le retour à la compétition et les premiers verdicts
Vous venez de signer un top 15 sur le Tour des Alpes puis un podium sur le Hellas Tour. Vous expliquiez revenir avant tout pour vous tester sur plusieurs jours de course. Quel est le verdict ?
C’est un très bon retour pour moi. Au départ, j’imaginais plutôt être compétitif sur des courses d’un jour ou des classiques, car je ne m’étais pas spécifiquement entraîné pour les courses par étapes ni pour les efforts répétés sur plusieurs jours. Constater que je reste compétitif sur ce terrain est donc une excellente nouvelle. Reprendre directement par le Tour des Alpes, avec des conditions météo difficiles, a encore corsé les choses. C’était un pari un peu risqué, car c’est une épreuve où, chaque année, le niveau de performance en montée est très proche de celui du Giro, c’est-à-dire du très haut niveau.
C’est un Giro que j’ai malheureusement manqué, mais sur ce Tour des Alpes, j’ai réussi à bien me défendre, avec un peu moins de stress pour me positionner dans le peloton. Même s’il y a eu des moments compliqués, la réussite finale me conforte dans mon choix.
Vous allez désormais courir au Portugal. Avec l’ambition de viser la victoire ?
Je ne pense pas qu’il soit possible de gagner au Portugal, car le profil des arrivées en montée ne me convient pas parfaitement [il a terminé 3e du général, notamment grâce à une 3e place sur la dernière étape très montagneuse, ndlr]. Mon objectif sera plutôt de viser une bonne place au classement général grâce à ma régularité, et surtout de basculer avec le groupe des meilleurs lors de la dernière étape.
Cette dernière comporte une longue montée, mais elle est située très loin de l’arrivée. Après, tout peut arriver. Nous verrons ce que cela donne sur le plan tactique : ce ne sera pas seulement une explication à la pédale. C’est un type de course qui demande une stratégie et une manière de courir un peu différentes.

Votre dernière victoire remonte à 2017. Pensez-vous à lever à nouveau les bras ?
Oui, bien sûr, c’est quelque chose qui me manque. Cela fait de nombreuses années que je n’ai plus levé les bras, même si j’ai tourné autour plusieurs fois. Dès que l’on met un dossard, c’est l’objectif ultime. Si l’opportunité se présente cette année, ce sera clairement mon but.
Gestion de carrière et regard sur la nouvelle génération
Ce retour s’inscrit-il uniquement sur cette saison ou envisagez-vous de prolonger l’aventure ?
Je pense qu’à mon âge, il est plus sage de ne pas faire de plans à trop long terme. Je veux à tout prix éviter de me retrouver anonyme au milieu du peloton sans être au niveau. Forcément, le poids des années finira par me rattraper à un certain moment.
Je préfère donc me tester au fur et à mesure pour voir si je suis toujours compétitif. Mon but est de conclure cette partie de ma carrière de la bonne manière, sans aucun acharnement.
Quel regard portez-vous sur la nouvelle génération italienne, avec des coureurs comme Giulio Pellizzari ou Davide Piganzoli, très talentueux ?
Je suis tout à fait d’accord avec vous concernant Pellizzari et Piganzoli. Mais je pense aussi à un coureur un peu plus jeune : Lorenzo Finn, qui a déjà montré de très belles choses dans les catégories de jeunes.
Il appartient à la même génération qu’un coureur comme Paul Seixas, avec qui il court régulièrement. Il n’est pas encore tout à fait au niveau de Seixas, mais je pense qu’il va monter en puissance dans les prochaines années et devenir un acteur majeur des courses par étapes.
"La pression est donc tout aussi forte en Italie."
Il a d’ailleurs participé au Tour des Alpes avec vous.
Oui, malheureusement il a chuté lors de la troisième étape et je crois qu’il s’est cassé la clavicule. Mais il m’avait beaucoup impressionné lors de la deuxième étape en signant un top 10 grâce à une excellente montée finale.
Les jeunes Italiens subissent-ils la même pression médiatique que les Français autour du Tour de France ?
Malheureusement oui, c’est exactement la même chose. À de nombreuses reprises, nous avons vu de jeunes coureurs très bien débuter mais qui, sans doute à cause d’un excès de pression, n’ont pas eu la trajectoire de carrière que l’on espérait pour eux. La pression est donc tout aussi forte en Italie.
L’évolution du cyclisme moderne
Après les chutes, le Covid et les années qui passent, la passion reste intacte ?
Oui, totalement. Au-delà des chiffres, c’est avant tout l’amour du vélo professionnel et le goût de la compétition qui me guident. C’est une dimension que j’ai appris à apprécier encore davantage après mon grave accident.
C’est un peu paradoxal à dire, mais c’était le genre d’accident qui met normalement un terme définitif à une carrière, ou qui vous condamne au mieux au cyclisme de loisir. Beaucoup de médecins estimaient que revenir à ce niveau relevait presque du miracle. J’en suis très reconnaissant.
C’est ce qui me permet aujourd’hui de continuer à m’amuser et à prendre du plaisir sur le vélo.
Vous avez connu l’arrivée massive des capteurs de puissance et des données. Le peloton y a-t-il gagné ou perdu ?
Le peloton a clairement progressé en termes de performance globale. Le niveau moyen est beaucoup plus élevé qu’auparavant. Désormais, chaque coureur est capable d’exploiter pleinement son potentiel.
Mais le risque est aussi de perdre une forme de passion instinctive et d’agressivité en course au profit d’une simple analyse de chiffres. C’est un vrai danger, surtout avec des coureurs qui arrivent très jeunes dans le système sans beaucoup d’expérience.
Avant, il existait une véritable culture de l’apprentissage par l’expérience. Il fallait parfois monter trop vite une ascension et exploser pour comprendre ses limites. Aujourd’hui, ce n’est plus vraiment le cas.
Si vous affichez de grandes valeurs à l’entraînement, vous pouvez devenir leader dès votre première course professionnelle. Les entraîneurs voient immédiatement vos données et vous confient de grosses responsabilités. Mais tout le monde n’est pas prêt à gérer cela mentalement.
Le coureur qui vous a le plus marqué dans la gestion de la pression ?
Ma génération a profondément été marquée par Vincenzo Nibali. J’ai couru contre lui dès les catégories de jeunes et nous avons aussi évolué dans la même équipe.
Il était impressionnant. Sa grande force résidait dans sa gestion de la pression : il parvenait à totalement déconnecter jusqu’au moment du départ, comme avec un interrupteur on-off.
Ensuite, en course, il excellait à détecter le moindre signe de faiblesse chez ses adversaires pour placer des attaques dévastatrices. Il savait tout faire, avec toujours cette impression de facilité presque nonchalante.
Grands Tours, regrets et performances oubliées
Y a-t-il une performance dont vous êtes particulièrement fier mais qui n’a pas reçu la reconnaissance qu’elle méritait ?
Oui, peut-être mon premier Liège-Bastogne-Liège. J’arrivais du Tour du Trentin - l’actuel Tour des Alpes - et je ne connaissais absolument pas le parcours.
Tactiquement, j’ai très mal couru car je ne savais pas où me placer dans les moments stratégiques. Malgré cela, j’ai attaqué avant d’être repris à environ deux kilomètres de la côte de Saint-Nicolas. Je me suis alors retrouvé en dernière position du peloton.
Pourtant, après Saint-Nicolas, j’ai trouvé la force de repartir de l’arrière avec Giampaolo Caruso. Nous n’avons été repris qu’à 300 mètres de la ligne. Au vu de ma mauvaise gestion des efforts ce jour-là, c’était une performance physique impressionnante.
Mais dans les livres d’histoire, on voit simplement une 5e place.
Qu’a-t-il manqué pour monter sur le podium d’un Grand Tour ?
Parfois, simplement un peu plus de fraîcheur lors de la troisième semaine. Dans ces moments-là, je pouvais suivre le rythme mais sans être capable de porter de grandes attaques.
D’autres fois, c’était un mauvais jour au pire moment, comme en 2018 lors de l’incroyable étape de Chris Froome. Je me sentais sincèrement capable de monter sur le podium cette année-là.
En 2017 aussi, j’ai terminé très près à cause d’un contre-la-montre final qui ne me convenait absolument pas.
"C’était surtout un problème de matériel. Avec ma petite taille"
Avez-vous cherché à progresser dans cet exercice ?
Ce n’était pas un choix de ma part, mais plutôt un manque d’investissement de certaines équipes dans ce domaine. Quand j’ai enfin eu accès à un vrai travail spécifique, notamment chez NTT ou Qhubeka, nous avons pu mettre en place de très beaux projets.

Chez AG2R notamment, cela restait compliqué ?
Oui, particulièrement chez AG2R. C’était surtout un problème de matériel. Avec ma petite taille, nous ne parvenions jamais à trouver une bonne position sur les vélos de l’époque, car les cadres étaient trop grands pour moi.
Vous n’avez jamais cherché à viser le maillot de meilleur grimpeur ?
Non. Le classement général était ma priorité absolue, surtout sur le Giro. Je préférais concentrer toute mon énergie sur cet objectif plutôt que de me disperser.
Le Giro, une obsession permanente pour Domenico Pozzovivo
Vous avez participé à 25 GT dont 18 Giro. Comment l’expliquez vous ?
Le Giro a toujours été le fil rouge absolu de mes saisons. C’est d’ailleurs pour la même raison que je n’ai couru le Critérium du Dauphiné qu’en 2020, lorsque le Covid avait décalé l’épreuve au mois d’août car mes saisons étaient centrés sur le Tour d'Italie.
L’économie du cyclisme et l’avenir italien
Certains coureurs roulent jusqu’à près de 50 ans. Cela vous inspire-t-il ?
Non, je ne me vois pas courir jusqu’à 50 ans. Je connais la physiologie humaine et je sais que mes performances finiront forcément par décliner.
Je prends du plaisir tant que je suis capable de grimper rapidement. Ensuite, je me tournerai vers d’autres formes de pratique du vélo, loin du haut niveau.
"Tout le modèle économique repose désormais sur l’obtention d’une invitation au Giro".
Vous possédez aussi un solide bagage en économie. Quel regard portez-vous sur la concentration financière actuelle du peloton au niveau des grosses équipes ?
Ce genre de déséquilibre n’est jamais sain. La beauté du sport repose sur une certaine équité.
Aujourd’hui, les écarts entre les structures sont énormes. La concentration des capitaux au sein de quelques grandes armadas complique énormément la tâche des sponsors plus traditionnels.
C’est encore plus vrai face à des équipes financées directement par des États souverains. À terme, cela pourrait réduire le nombre d’équipes capables d’évoluer au plus haut niveau, ce qui serait très mauvais pour le cyclisme.
L’absence d’équipe italienne en World Tour vous inquiète-t-elle ?
Oui, le cyclisme italien traverse une période très délicate. Nous avons énormément de mal à attirer des partenaires prêts à s’engager sur le long terme. Tout le modèle économique repose désormais sur l’obtention d’une invitation au Giro. Pour les équipes qui ne sont pas en World Tour, cela crée une incertitude permanente. Dans ces conditions, il devient très difficile de construire des projets solides pour les jeunes coureurs ou de faire grandir progressivement une structure.
Vous imaginez-vous un jour manager d’équipe ?
Plus qu’un rôle de manager général, j’aimerais surtout travailler dans le domaine de la performance.
Mon souhait serait de coordonner tout l’environnement scientifique, technique et humain qui entoure les athlètes afin d’optimiser leurs résultats.
Interview réalisée par Benoit Laurenti
