Relégation du World Tour : quelles conséquences pour les équipes concernées ?

Alors que la relégation de deux équipes du World Tour se précise, quelles seraient les conséquences pour ces formations ? Vélofuté a étudié la question. Voici quelques éléments de réponse.


La lutte pour le maintien en World Tour est, sans débat, le sujet le plus brulant de cette fin de saison. Annoncé en 2019, ce système de relégation a été introduit par l’UCI pour offrir une certaine stabilité aux équipes, et, avouons-le, un sujet à suspense palpitant. Seules 18 formations resteront en WT, et compte tenu du classement actuel et des bons résultats d’Alpecin-Fenix, au moins une équipe du WT actuel sera reléguée en division Pro Tour (possiblement deux si Arkéa-Samsic reste dans les 18 meilleures). Mais alors que les spécialistes se sont lancés dans les calculs d’apothicaires et que des experts de la chasse aux points sont nés, personne n’a véritablement étudié une question fondamentale : quelles sont les conséquences d’une relégation en division inférieure ? Car le cyclisme n’est pas comme le foot, et les équipes Pro Tour côtoient régulièrement les formations WT sur de nombreuses courses du calendrier. Alors, vraiment, qu’est-ce qui change ?


Un calendrier restreint… seulement pour 2024


Pour introduire le problème, rappelons d’abord quelques éléments de base : les équipes World Tour sont obligées de participer à toutes les courses WT du calendrier, soit les trois Grands Tours, 9 courses d’une semaine et 19 classiques. Ces courses sont les plus prestigieuses, en termes de renommée bien sûr, mais d’un point de vue plus pragmatique en termes de points UCI, d’audience télévisée et de prize money. Il ne reste ensuite généralement que trois invitations pour des équipes du Pro Tour, invitées selon le classement par équipes UCI et la bonne volonté des organisateurs : sur le Tour de France, des équipes françaises sont quasi exclusivement invitées, et la préférence nationale est souvent le premier critère de sélection. Et à l’heure actuelle, si Lotto-Soudal et Israel Premier-Tech étaient relégués, pas sûr qu’elles rentreraient dans les critères des organisateurs de GT.



Sauf que dans sa réforme, l’UCI prévoit l’invitation automatique des deux premières équipes non WT à tous les GT en 2023 sur la base des résultats 2022, et à toutes les classiques WT à la 3e équipe (pas forcément la 20e sur les 3 dernières années, mais la 20e en 2022, ndlr). Autrement dit, même en cas de relégation, Lotto et ISN seraient conviées aux GT et Classiques l’an prochain. « On ne connaît pas vraiment les conséquences économiques d’une relégation », nous confiait Thomas De Gendt avant la Vuelta. « Déjà, on pourrait quand même courir les GT en 2023, ce qui est important pour nous. En ce qui concerne les coureurs, je crois que personne dans l’effectif ne prévoit de quitter l’équipe en cas de relégation », ajoutait-il, ou plutôt espérait-il. Le sous-entendu ici serait qu’une relégation pourrait entraîner une baisse de budget. Vrai ou faux ? Revenons-en à notre point sur les audiences et les prize-money. Ces deux indicateurs structurent le budget d’une formation cycliste. Le premier pour attirer les sponsors, le second pour garder et attirer les coureurs.


Des impacts relatifs dans le budget des équipes


« Les audiences, télévisées et sur les réseaux sociaux, sont le paramètre déterminant pour calculer la rentabilité du sponsoring sportif », explique Gary Tribou, maître de conférences à l’université de Strasbourg et expert en marketing sportif. « La rentabilité du sponsoring dans le cyclisme est exceptionnelle. Si elle reste difficile à mesurer, elle reste supérieure aux investissements en publicité. Pas autant que certains le prétendent, mais cela reste un investissement intéressant pour les marques », poursuit-il. Le budget d’une formation cycliste est défini par la rentabilité d’un sponsoring qui dépend des audiences. L’audience offerte par les Grands Tours ainsi que les Monuments est nettement supérieure à celle des courses de catégories inférieures. Le Tour de France, point d’orgue de la saison, a attiré pas moins de 150 millions de téléspectateurs en Europe en 2022, en plus de 17,6 millions de visiteurs uniques sur le site internet de l’épreuve. La portée est donc immense pour une marque et la participation au Tour est décisive dans la rentabilité du sponsoring vélo.

Autre point impactant le budget d’une équipe, les indemnités de participation. Les organisateurs de courses sont en effet obligés de dédommager les équipes participant à leur épreuve. Ces indemnités sont définies par l’UCI, et varient selon la division de l’équipe.

Pour les Grands Tours, cela n’aura pas d’impact en termes d’indemnités, mais pour les courses d’un jour, cela représente un gap de près de 100,000€, non négligeable dans un budget. Des coupes budgétaires seront donc sûrement à prévoir. D’autant que face à une relégation, certains sponsors pourraient remettre en cause leur engagement dans le vélo. « Outre la rentabilité publicitaire du sponsoring, l’autre aspect important que l’on ne peut pas estimer est l’image de marque. Être associé au vélo donne une bonne image d’une marque auprès du grand public, et certaines marques en mal de reconnaissance sont en quête de cette bonne image. C’est le cas par exemple du secteur banque-assurance ou des entreprises comme Grenadier, un fabricant de 4x4 peu respectueux de l’environnement », analyse Gary Tribou. « La plupart de ces entreprises ont vu leur chiffre d’affaires augmenter de façon constante depuis leur investissement dans le vélo.».


Les différents protagonistes au peigne fin :


Cofidis : Entreprise de crédit, Cofidis connaît en effet une croissance impressionnante depuis de nombreuses années. En tant qu’équipe française, elle serait très certainement invitée chaque année sur le Tour de France, même en cas de relégation. Sportivement, Cofidis a souvent alterné entre World Tour et Pro Tour et l'importance du calendrier français lui permettrait de bien limiter les conséquences négatives. Rétrograder au delà de la 21e place après 2023 serait par contre pénalisant dans l'objectif de remonter.


Lotto-Soudal : la formation belge deviendra Lotto-Dstny en 2023. Un statut d’équipe Pro Tour ne l’empêcherait pas de participer aux nombreuses courses belges du calendrier, et elle serait sûrement invitée sur les Ardennaises et les Flandriennes. Il serait également peu probable que le nouveau sponsor se retire immédiatement. En 2023, elle devrait être invité partout, à la manière d'Alpecin, et la voir faire 3 ans de cette manière ne semble pas être une si grosse contrainte pour elle. Comme Cofidis, rétrograder au delà de la 21e place sera par contre pénalisant dans l'objectif de remonter.


Arkéa-Samsic : déjà en Pro Tour, l’équipe vise la promotion en World Tour. Une promotion qui lui offrirait un bon en avant mais qui n’est pas foncièrement nécessaire pour son maintien dans le monde du cyclisme.


Movistar : le sponsor est une marque du groupe Telefonica, le plus grand réseau de télécommunication espagnol voire hispanophone, avec un chiffre d’affaires de près de 50 milliards d’euros. La structure sous ce nom existe depuis 2011, et a beaucoup investi dans sa formation féminine ces dernières années. Même si elle se trouve à un tournant de son histoire (départ d’Alejandro Valverde), il serait étonnant de voir la structure disparaître, même si une baisse de budget serait à prévoir.


Team BikeExchange-Jayco : cette association entre un revendeur de vélo à 1,5 milliard de dollar de chiffre d’affaires et une marque de camping-car rachetée près de 576 millions de dollars en 2016 par le groupe Thor Industries dispose d’une solidité financière confortable. Cependant, le fait d'être une équipe australienne, avec un calendrier moins développé en Océanie qu'en Belgique, rendrait une relégation plus pénalisante à cause d'une accession au course plus difficile.


EF Education First : la notoriété de l’entreprise d’aide aux apprentissages et des échanges culturels et éducatifs a bondi depuis son investissement dans le cyclisme. La firme américaine est en plein boom et ne devrait pas stopper cette belle dynamique mais l'équipe sera elle forcément impactée et devra batailler pour les participations sur les courses du calendrier Pro Séries. Une lutte qui pourrait être pénalisante pour remonter en WT.


Israel-Premier Tech : la formation israélienne connaîtrait un sacré coup d’arrêt, après une croissance express (des rangs amateurs au WT en 5 ans). Lancée par le milliardaire israelo-canadien Sylvan Adams, l’équipe piétine et le cyclisme israélien peine à confirmer les attentes de son mécène. Elle ne pourrait pas non plus bénéficier aussi facilement du calendrier européen que Cofidis ou Lotto et verrait sûrement son budget diminué, en rappelant que le seul Froome coûte 5 millions d'euros à l'équipe.


Pour conclure, les conséquences d’une relégation en Pro Tour restent assez floues. D’un point de vue sportif, la saison 2023 ne sera pas très différente des précédentes pour les deux équipes reléguées. Si les budgets des équipes seront sûrement revus à la baisse, la pire des conséquences serait un retrait du sponsor principal de l’équipe. Mais la probabilité reste assez faible pour la plupart des formations en danger.



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